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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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1 mars 2018 4 01 /03 /mars /2018 14:18

 

 

Plus tard

 

 

     Certes, j'aimerais que ma fille ait un père. Cependant ce n'est pas possible. Pour le moment, du moins. Je ne peux pas lui donner comme père le donneur anonyme des paillettes congelées de sperme qui m'ont fertilisée.

     Pourquoi n'ai-je pas utilisé un mec vivant ? C'est peut-être une bonne question. Parce que je n'en ai pas trouvé. Voilà pourquoi ! Tout ce que j'ai trouvé, n'était pas satisfaisant. Et je voulais un enfant. (Je voulais – en – faire/avoir un. Me construire ainsi. Vouloir un enfant, c'est se construire.) Et je l'ai faite toute seule, comme dit la chanson. Il y a même une chanson pour ça, pour faire un enfant toute seule. Une chanson.

     Les racines de ce « faire un enfant toute seule » sont longues et puissantes, profondément implantées dans ce que j'appelle l'humanité amorphe.

     Prenons par exemple mon père. Ma mère aussi. Enfin, mes parents, quoi !

     - À l'heure où je n'existais pas encore.

     Ils m'ont faite. C'est comme ça que l'on dit. J'ai été faite. Nommée par la société. Prénommée par mes parents. Aucune responsabilité pour moi, donc. N'est-ce pas bizarre ? Ne pas avoir des responsabilités en ce qui concerne sa propre création et sa naissance ! Comment en avoir, alors, pour la suite, pour sa propre vie ? Et encore, pour la vie des autres, ses enfants compris ?...

     Trop lourd pour moi, tout ça.

     Alors, revenons à mon père. Résumons-nous à lui. Il s'est éclipsé une fois ma conception achevée. Dix-sept ans plus tard, il a daigné se montrer.

     Maman a accepté de le voir. Elle me l'a donné.

     Je me suis retrouvée avec deux pères. Le premier, que je n'ai pas connu pendant mes premières dix-sept ans de ma vie. Le second, qui s'est fait connaître après mes dix-sept ans de vie. Et dire que c'était pourtant la même personne. Deux pères, la même personne. En tout cas, on ne peut pas être le même, selon que l'on soit connu ou inconnu. Ou reconnu.

Enfin, il est venu vers moi. Pour faire connaissance. Lui, en tant que père. Moi, en tant que fille.

     Je ne sais pas ce qui s'est passé/brûlé entre maman et lui pour qu'il mette dix-sept ans avant de se montrer. Je crois qu'il n'a pas aimé maman. Je le dis, parce que maman m'a dit qu'elle l'avait aimé. Elle l'a aimé, elle. Je crois qu'il était, comment dire, non pas bizarre, ni étrange, mais... spécial. Peut-être... un homme ?

     Il n'a pas aimé maman. Maman a voulu un enfant – de lui. Car elle l'aimait. Elle ne m'a pas voulu moi. Elle a voulu purement et simplement qu'il lui donne un enfant à faire.

     Il lui a donné cet enfant – qui n'était pas encore moi – car elle le lui demandait. Pas plus !  Que ça !

     Je porte son nom. Ma mère, non. Ils ne se sont jamais mariés. Je porte son nom à lui, moi.      Ma fille, aussi.

     Voilà.

     - Je ne sais pas qui, je ne sais plus où je suis.

     Chose valable, je crois, pour ma fille aussi. Ou, peut-être, pas encore. Elle est encore trop jeune. Elle n'a que treize ans. Le problème se posera, peut-être, un peu plus tard. Pour elle.

     - Où ?

     - Plus tard.

 

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26 février 2018 1 26 /02 /février /2018 08:47

 

 

Joindre les mains

 

 

     C'est la mode. On nous impose la mode. C'est l'impératif de la mode. Je ne sais pas si c'est bien ou pas bien, mais l'homme est invité avec insistance, impérativement, à assister aux travaux de l'accouchement de sa femme. C'est la civilisation qui l'exige. Même si l'homme, à priori, n'y prend pas du plaisir. Aucun plaisir.

     Dans la vie il n'y a pas que le plaisir. C'est ce qu'on dit.

Hélène souffrait beaucoup. Terriblement. Très beaucoup. Je ne reconnaissais pas ma femme. Elle était torturée par une force qui m'effrayait. Ses cris m'étaient inconnus.

     C'était pas à moi de souffrir. Ni comme elle. Ni pour elle. C'était pas dans le cahier de charge de mon existence, dans ma nature. 

     Elle transpirait. Elle sentait pas trop bien. Même mauvais.

Elle envoyait au monde l'expression d'une peur surhumaine. C'était une femme qui retrouvait l’effroi de la petite fille torturée qui demeurait en elle. Une expression forte de haine tout azimut. Un reproche adressé au monde, à l'univers, à l'enfant qui la déchirait, au personnel médical inutile, à moi.

     Elle était moche. Elle n'était pas la femme qui, jadis, répondait avec beaucoup tendresse à mes étreintes. Elle n'était plus la femme fertile qui avait donné un certain sens, une certaine direction à ma vie. Elle n'était plus la femme de ma vie.

     Son corps était déformé. Les jambes aux grosses cuisses largement écartées. Le ventre hideux abritant une larve féroce ayant terminée son cycle anaérobie qui voulait partager l'air terrestre avec nous, avec vous, avec tous.

     Elle était moche. Un monstre répugnant.

     J'étais désemparé, déstabilisé, désarçonné, repu, anéanti.          Un malheureux dans la main de Dieu.

     Dans la main de Dieu, sûr et certain. Plus que sûr et certain. Et pour cause. Lorsque j'ai vu Hélène en sueurs et en hurlements joindre ses mains comme pour prier ou, plus encore, pour implorer et remercier, j'ai changé soudainement et fortement de vie. Dans une explosion volcanique, elle avait poussé Hermine vers le monde, vers nous. La terre tanguait sous mes pieds à perte de souffle. C'était la chute dans un autre infini que celui de tout à l'heure. Nous avons embrassé la petite fille. Nous étions trois. Et encore plus que ça. Nous étions un monde. Un nouveau monde. J'ai coupé le cordon ombilical. Je ne sais pas vraiment ce que je faisais. Une infirmière prit Hermine, l’enveloppa dans un drap d'hôpital et parti avec elle pour la peser et prendre ses mensurations. Hermine pleurait, aveuglée par la lumière trop forte pour elle. Elle réclamait notre présence, sa mère et son père.

     Moi j'avais la gorge serrée. J'étais bête comme pas possible. J'étais rempli d'une miséricorde qui n'était pas la mienne, mais pour moi.

     Il serait injuste de dire que j'étais bon.

     J'ai peur de ne pas avoir les épaules assez larges et fortes pour résister et survivre à ce que j'ai ressenti, pour cette reconnaissance et cette miséricorde – pour ça.

 

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24 février 2018 6 24 /02 /février /2018 16:20

 

 

 

 

L'enfant du viol

 

 

     Oui, c'est exactement cela que je veux, Monsieur le Juge. Vous comprenez ? Je ne pourrai pas lui dire qui a été son père. Et comment. Comment il est devenu, comment il a été son père. Ni ce que j'ai foutu pour qu'il ne le soit pas.

     Vous ne pouvez pas savoir combien de fois j'ai voulu qu'il meure. J'ai dû me retenir comme une folle de ne pas lui mettre l'oreiller sur la figure. Aujourd'hui encore je crois être folle – de ne pas l'avoir tué.

     J'ai pensé qu'il serait mieux qu'il soit mort, plutôt que d'apprendre la réalité de sa venue parmi nous... Nous... Enfin, je veux dire, vous. Car moi... moi, je ne suis pas vous. Ni des vôtre. Je suis l'étrangère. Parmi vous. Une étrangère incommensurable ! Voilà ! Je n'ai pas un endroit que je puisse revendiquer ou qui me revendique. Je ne suis qu'une pauvre femelle, montée comme une chienne par un crétin fou qui m'obligeait non seulement à lui sucer la bite et lui lécher les pieds et le cul, mais lui sucer aussi la langue, avaler sa salive et lui dire « je t'aime, fais-moi un enfant ».

     Vous comprenez ça, Monsieur le Juge ?

     Lorsque je suis tombée enceinte, la première fois, il m'a affamée et il m'a frappé le ventre, la poitrine et les reins, il m'a brûlé l'utérus à l'eau bouillante jusqu'au seuil de la mort, jusque  j'élimine la gélatine en train de devenir fœtus...

     Plus tard... Plus tard, en revanche, il y a eu lui. Mon enfant. Il ne s'est pas laissé tuer. Il est sorti de moi avec tous ses bras, mains, jambes, pieds, oreilles et yeux... Ses yeux, surtout, Monsieur, ses yeux ! Nous nous regardions les yeux dans les yeux quand je lui donnais le sein ! Il ne l'a pas tué, le petit, l'autre. Je ne sais pas pourquoi. Franchement, pas. Je ne sais pas pourquoi il lui a laissé la vie. Pourquoi il l'a laissé en vie. Pourquoi il me l'a laissée... la vie !...  Cette vie !...

     Il a été plus fort que tout – le petit. Je pense ça plus que fort. Il sera, je pense plus fort que fort, plus fort que tout dans sa vie.

     Sauf ça. Je ne crois pas qu'il sera bien en apprenant que sa mère s'est fait kidnapper, séquestrer dans une cave aménagée pour vivre et pour se faire chier dessus, baiser et torturer... Par une montagne de chair et os et poils puant la sueur et la pisse et la merde et encore autre chose pour laquelle il n'y a pas de mot et que j'ai jamais rencontré ni avant ni après...

     Je pense que le rapport médical vous a déjà fait connaître tout ça. Je ne suis pas folle, Monsieur le juge. Je suis morte.

     Et si par fortune je serais amenée à ressusciter, tout ce qui s'est passé devrait rester dans le passé, congelé dans la glace noire de l'oubli.

Peut-être que je trouverais les moyens de partir pour l'Australie, par exemple. Pour la Tasmanie. Ou que sais-je encore. Pour le pays de l'Oubli. Il devrait exister un tel pays, s'il m'arrivait de vivre encore. Sans lui, ma vie ne sera qu'un enfer. Est-ce que je mérite l'enfer, moi ? Aurais-je fait quelque chose de tellement affreux, que... Non, Monsieur le Juge. Je ne me sens pas coupable. Pas plus que les Juifs qui ont survécu à l'Holocauste. Sont-ils heureux, avec ce désastre derrière eux ? Non ! Certainement pas. C'est pareil pour moi. Je ne rencontrerai jamais le bonheur, je crois. En tout cas, pas si je devais expliquer à mon enfant d'où il venait. Exactement ça. D'OÙ. Y a-t-il une explication pour ce d'OÙ ? Y a quelqu'un en état de pouvoir expliquer CECI ?  De lui expliquer, de m'expliquer, de nous expliquer ? !

Vous comprenez maintenant, j'espère, les raisons de ma démarche, Monsieur le Juge. Il faut qu'il soit né sous X, mon enfant. Il ne faut pas qu'il sache qui a été sa mère. Il ne faut pas qu'il sache d'où il venait...

     Ce satané d'OÙ !

 

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19 février 2018 1 19 /02 /février /2018 09:38

 

 

...Déjà...

 

 

     Ce qu'elle ne sait pas, ma mère, c'est que je vais venger Louis. Il s'appelle Abdallah (serviteur d'Allah). Moi je l'appelle Louis. Comme les Rois de France. Je sais que je vais (trop) fort. Et alors ? Un jour, on m'a dit que je serais excessive. Je me souviens du mot. Excessive ! Et puis quoi encore ? Ce n'est pas un mot que j'emploie, ni qu'on emploie autour de moi. C'est justement pour cela que je l'ai retenu.

     Ma connasse de mère a prêté l'oreille aux dires d'une autre connasse. Elle ne la connaissait même pas. L'autre a eu un fils qui est mort sous les balles. Règlement de comptes, bien sûr. Quoi d'autre ? Elle dit qu'elle l'a toujours, son fils, l'autre. Il n'est pas mort, dans son âme à elle. Mais son âme à lui, si, elle est morte. Elle est morte parce qu'il s'est laissé envoûter par ses copains. Et par la tune, bien entendu.

     Des dealers. La drogue. Et alors ? On n'en a pas le droit ? On pourrait dire que l'âme du mort vit, pourtant et toujours – dans l'âme de sa mère. Mais c'est pas la question. La question c'est que cette mère pousse les autres mères à la dénonciation, à la délation. Qu'elles dénoncent leurs fils, si elles veulent qu'ils restent en vie ! Comme si une vie derrière les barreaux serait une vraie vie.

     Elle est conne. C'est clair. Très conne. Elle a dénoncé Louis. Voilà ce qu'elle a fait.

     On l'a arrêté. On lui a trouvé tous les poux possibles, car on l'a voulu ainsi : lui trouver des poux.

     Et nous n'avons pas un père pour lui remonter les bretelles à la connasse. Il est mort dans un accident du travail. Il s'appelait Idriss (premier homme ayant écrit). Le con. Il nous a laissé seuls, avec la cafarde. Avec l'âme de celle-ci, qui ne trouve rien de mieux à faire que de dénoncer Louis à la police. Pour lui soi-disant sauver la vie.

     Tu parles !

     Je vais le venger, moi. Je vais prendre sa place, à la connasse. Si elle n'est pas capable d'être une vraie mère pour lui, c'est moi qui m'en chargerai...

     - Ce ne sera pourtant pas facile.

     Être la mère de son frère.

     - Et pourquoi pas sa femme ?

     - Ou sa fille !

     Ou les deux ! Enfin, les trois.

     - Trois, avec la sœur que je suis déjà.

     …Déjà...

 

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16 février 2018 5 16 /02 /février /2018 07:00

 

 

Footballeur

 

 

     Je me suis réveillée sans moi. Comment dire, je ne me reconnaissais plus. Je ne me connaissais plus, même. Je me suis vue de l’extérieur : noire, ronde, habillée comme d'habitude, dans des jeans trop serrés, bleu lavé, des fesses que tous les gars regardent, une blouse jaune un peu transparente, laissant voir le soutien-gorge bleu ciel, des bijoux jaunes comme en or... Petite et souriante... C'était moi, et pas moi, en même temps. C'était « sans » : sans moi.

     Ludo, Julien et l'agent de Julien discutent dans le séjour. Je n'y comprends pas grand-chose.

     Dès qu'on dépasse mille €uros, je me rends. Les grands achats sont l'affaire de Ludo. Avec moi à ses côtés, certes. Mais c'est pas moi qui sors le chéquier.

     Il est suédois, blanc, super-long, homme. Fiable. Très fiable. Il conduit et se laisse conduire assez bien.

     Maintenant, il s'agit de quelque chose de beaucoup plus important que mille balles. C'est le premier grand contrat de Julien. Il sort de l'adolescence et, du coup, il quitte l'équipe des jeunes.

     Il va joindre l'écurie du Paris Saint-Grégoire. Équipe soutenue, voire possédée par un émir pétrolier. Des cascades d'or.

     J'imagine que l'émir y trouve son compte. Je ne sais pas : la pub, les produits dérivés, et que sais-je encore. Sinon, pourquoi investir dans un club de foot ?

     Pour Julien ce sera six cent mille par an. Et ceci, après soustraction des impôts, de la commission de l'agent et de je ne sais pas quoi encore. Et ceci uniquement pour commencer.

     Le contrat sera renouvelé tous les deux ans. C'est à dire, renégocié.

     Il y a des footballeurs qui gagnent des millions. Julien est encore jeune. Trop jeune. Presque un enfant.

     Tu parles, un enfant ! Un enfant qui gagne six cent mille par an. Cinquante mille par mois. Vingt-cinq fois le salaire de Ludo.

     Mais c'est pas la question. La question c'est que c'est moi qui l'aie porté. Regardez-le !

Un mètre quatre-vingts. Quatre-vingt-dix kilos. Des muscles partout. Beau comme un dieu noir.

     Il est noir. Un Noir qui va prendre l'argent des Blanc et des Arabes.

     C'est moi qui l'aie porté. Je sais qu'il va nous écarter, à un moment donné, Ludo et moi. Il va prendre son envol dans son monde, qui ne sera pas, qui ne sera plus le nôtre.

     Comme je le connais, il va nous assurer une vieillesse sans trop de soucis. Mais il va nous quitter. Les femmes vont le cerner et assiéger et vont essayer de lui manger l'argent. Tout entier, si possible. Peut-être qu'il va le dilapider d'une manière irréfléchie, pour des voitures de luxe, des yachts, des villas... S'il ne trouve une femme-famille, il peut tout perdre. Mais s'il en trouve une, il peut devenir la racine d'un arbre très solide – dans ce monde d'argent. Dans son monde. Dans leur monde.

     Dire que tout ça a mijoté entre mes reins.

 

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14 février 2018 3 14 /02 /février /2018 09:06

 

 

Faire un enfant

 

 

     - J'ai enlevé mon stérilet.

     Mon chuchotement dans le creux de son oreille l'électrisa. Il frémit. Comme moi deux semaines auparavant lorsqu'il me souffla dans la bouche :

     - Fais-moi un enfant.

     Il était sur moi, me pénétrait, pressait et enveloppait en même temps. Il me protégeait tout en me violentant. Dans l'atmosphère il y avait de l'animal. Dans le monde.

     - Je suis trop vieille, répondis-je dans son oreille. Trop vielle.

     (J'ai cinquante-deux ans et je ne suis pas ménopausée. Lui, il a cinquante-sept. Nous avons deux enfants et un petit enfant. Notre succession est assurée.)

     Il gémit et éjacula. Il me violait. J'étais frustrée. Frustrée et violée.

     J'ai pris rendez-vous avec mon gynéco en urgence. Ce n'était pas rien que l'homme te demande de lui faire un enfant, de devenir plus encore sa femme. Ce n'était pas rien que ton homme voulait devenir plus encore ton homme. L'animal humanisé, voire humain, l'animal fou, réveillé en moi, me faisait sortir de mes gonds.

     Aujourd'hui, dix jours après, je lui disais que j'avais enlevé mon stérilet.

     - Je vais porter ton enfant, dis-je encore.

     Mais je fus surprise de ce que je lui disais. Je ne lui disais pas « je veux », mais « je vais ».  Nuance importante. Involontaire, instinctive et importante. D'autant plus importante qu'instinctive.

     Il était en moi un max, comme jamais. Je le recevais dans un max de mes profondeurs, comme jamais. Son électricité m'électrocuta. Nous fusionnâmes.

     Nous faisions un enfant. À notre âge.

     Cependant, j'avais l'impression que nous nous trahissions l'un l'autre. Lui, en me demandant de lui faire un enfant. Moi, en lui disant que je serais prête à le lui porter.

     Je ne sais pas ce qu'il ressentait lui. S'il ressentait quelque chose, l'animal ! S'il était en état de ressentir quelque chose, en état de me comprendre…

     …Comprendre ?

     Qui pour nous comprendre ?

     Et puis, à quoi bon ?

 

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12 février 2018 1 12 /02 /février /2018 14:58

 

 

Ma petite fille

 

 

     Ma petite fille veut devenir capitaine de sous-marin. Moi, je réfléchis. Si je ne peux plus faire autre chose... C'est ce qui me reste. Être grand-père c'est réfléchir. Elle a douze ans. Elle est réglée, mais elle est toujours une enfant.

     - Papi, je sais ce que je vais faire quand je serai grande : capitaine de sous-marin.

     Il y a une semaine depuis. (Je lui ai fait cadeau d'un pendentif avec un saphir bleu ciel et une chaîne en or.) Pour être capitaine de sous-marin, il faut entrer dans l'armée. C'est pas mal, l'armée. Ça comble un certain vide : celui de l'autorité. La vie civile manque d'autorité, quoi qu'on en dise et quoi qu'on en fasse. À ceci il conviendrait d'ajouter le bienfait de la responsabilité limitée. La responsabilité partielle étant une toute autre chose. Une chose d'ordre psychologique, psychiatrique... Psy, quoi ! Quant à la liberté en tant que « nécessité bien comprise », c'est un débat pour lequel une seule et vieille paire de couilles, comme la mienne, n'est pas suffisante. Pour ne pas parler de l'absence de couilles. Absence très féminine, quoi qu'on en dise.

     Je reviens et je dis, donc : ma petite-fille, douze ans, fraîchement réglée, veut être capitaine de sous-marin. En toute liberté.

     - Je l'ai emmenée au Bourget, au Salon de l'Aviation.

     Ensuite et par la suite, ma petite-fille, douze ans et fraîchement réglée, déclara vouloir être pilote de chasse. Pourtant, elle se montre troublée par les drones. Elle ne voit pas comment ressentir la vitesse folle et les voltiges folles qu'on peut faire dans des avions de chasse traditionnels. Les drones sont bons pour les feignants. Tu peux vivre en Alabama et attaquer les talibans d'Afghanistan. On peut le faire, certes. Mais ce n'est qu'un jeu vidéo. Or, des jeux vidéo, y en a plein. Y en a même marre. Le spectaculaire fait pschit.

     - On ne vit plus.

     On ne vit plus – avec les drones.

     Alors ?

     - Qu'est-ce qu'on fait, alors ?

     On se dirige vers l'espace. Je crois. Je crois que ma petite-fille pourra être parmi les conquistadors cosmiques de demain.

     - Elle pourra s'astraliser.

     Certes, il y a encore beaucoup de problèmes logistiques à résoudre. Pour l'eau, apparemment, s'est fait. On peut recycler l'urine des astronautes. (Et c'est déjà très dégueu ! Mais enfin !) Mais pour la bouffe et pour les déjections non-recyclables, je ne sais pas comment font ceux de la station spatiale permanente, par exemple. Ils sont ravitaillés, certes, avec tout ce qu'il faut : miam-miam, eau, air. Ils se débarrassent de leurs saloperies en les envoyant sur terre. Mais quand tu ne peux plus envoyer ta merde sur terre, comment tu vas faire ?

     - Allez, arrêtons !

     L'idée que ma petite fille pourrait partir pour les étoiles, m'émerveille. Elle est peut-être spéciale. Peut-être bizarre. Peut-être mutante.

     - D'accord !

     Mais je l'aime. Mieux (ou pire) encore, c'est ainsi que je l'aime.

     - Ne change pas, mon petit !

     Elle n'est plus spéciale, bizarre ou mutante. Elle est tout simplement mienne.

     - Elle me fait vivre.

     Tout simplement.

     - Tout.

 

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10 février 2018 6 10 /02 /février /2018 14:02

 

C'est pas terrible que d'avoir des enfants

 

 

     Ils sont trois, deux hommes et une femme.

     Je dis : « Elle se remettra, non ? » Et un d'entre eux, me répond, en me regardant dans les yeux : « non ».

     C'est mon opinion aussi. Elle va mourir. Ici, dans la chambre d'hôpital qu'on partage toutes les deux. Elle va mourir, ici, à côté de moi.

     Je demanderai qu'on me mette ailleurs. Je ne vois pas pourquoi je devais supporter sa mort. Je n'ai rien en commun avec elle. Je ne vois pas pourquoi c'est moi qui devrai me payer son dernier râlement. Pendant la nuit, peut-être. Ou le matin, juste avant le réveil. Ou à midi, pendant qu'on m'apporte à manger... Je ne vois vraiment pas. Je n'ai rien fait de mal.

     Ce qui m'inquiète le plus c'est comment avait-il pu me dire « non », son fils. De surcroît en me regardant dans les yeux. Comme s'il voulait transférer son fardeau sur moi. En moi.

Ou, simplement, comme ça, comme une information quelconque. Elle va mourir, sa mère. Leur mère. C'est tout. Je lui ai posé la question et lui, aimable, civilisé, poli, m'avait répondu : « non », elle ne vivra plus sa mère. D'ici peu.

Et les deux autres, quoi dire d'eux ? Ils sont venus assister au départ de leur mère. C'est un acte pieux et filial. Ou filial uniquement. Peut-être qu'ils ne croient pas au Dieu. Dommage. Pourtant, même s'ils ne croyaient pas au Dieu, ils étaient venus. Ils ressentaient ce besoin (envie) étrange, de veiller au chevet de leur mourante. De veiller leur mourante.

J'ai peur, moi. J'essaie de ne pas paniquer. Mais j'ai peur. Je panique.

     Je ne suis pas bien.

     Déjà je ne l'étais lors de mon admission à l'hôpital !...

     C'est pas terrible que d'avoir des enfants, je trouve.

 

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8 février 2018 4 08 /02 /février /2018 10:43

 

Une femme soumise

 

 

     Pas trop à son goût, le manque d'un royaume ou, par défaut, celui d'un harem.

     - De son royaume, de son harem. 

     Il est beau, méchant, torturé et torturant, arrogant. Un héros romantique. Il a dix-neuf ans. Il n'a pas fini son adolescence. Les filles essaiment et s’évanouissent autour de lui.

     - Un Dieu.

     Il ne s'en rend même pas compte.

     - Est-ce que les Dieux seraient capables de savoir qui et quoi ils seraient, ce et quoi ils sont ?

      Dans mes rêves qui lui sont dédiés depuis un moment, je le vois avec un scrotum plus qu'énorme, en soie brillante, bien rempli d'innombrables noisettes éclatantes à croquer. Je le vois avec un sexe-sucette présentant les caractéristiques du marbre : lisse et dur, même si pas en érection.  

     Il est tout entier en marbre fine. Froid, parfait et extérieur.

     - Pourtant, moi c'est une combustion brûlante interne qui me consume.

Une espèce de jalousie. Je suis jalouse autant de lui, inaccessible, voire étranger, que de Karolyne, materne... Elle et uniquement elle est la mère « biologique » de Lionel. C'est elle qui s'est fait inséminée.

     - Ensemencée.  

L'a mis (donné) au monde. Elle ! Moi, je n'ai fait qu'y participer, moi. Et encore de loin. On croyait et on croirait que, dans notre couple, la féminine c’était elle.

     - Et c'est vrai, j'ai vécu quelque chose de masculin dans la naissance de Lionel.

     Mais, avec le temps, mon éta(n)t interne a évolué. Il s'est retourné comme un gant. La masculinité aveugle de Lionel change l'ordre naturel des choses.

     - Naturel ?

     Oui, pourquoi pas ? Naturel ! Nous faisons tous partie de la nature. Nous la constituons, nous la faisons, je dirais même. Alors, pourquoi pas naturel ?

     Oui, pourquoi ?

     Pourquoi ? Voilà pourquoi ! Lionel suscite en moi aujourd'hui un besoin jamais exprimé auparavant, mais ressenti. La partie « maître », la partie autoritaire, la partie « sûr de soi », la partie économico et socialo-visionnaire s'est affaissée, engloutie par le gros monstre mou de la féminité refoulée.

     Aujourd'hui, j'aimerais me soumettre à la belle masculinité de Lionel. Faire de notre fils...

Notre fils, disais-je ? Erreur ! Voire horreur ! Il ne nous a jamais appelé « maman ». Il a toujours employé nos prénoms : Karolyne et Mireille. D'ailleurs, c'est assez courant chez les jeunes d'aujourd'hui. Les vertus du père et de la mère s'estompent, « s'inutilisent ». D'ailleurs, c'est à cause de – ou grâce à – cet effacement et à cette inutilisation que notre histoire, à Karolyne et moi, fut possible.

      Chez nous il n'y a pas eu de « papa et maman ». Peut-être parce que nous-mêmes, Karolyne et moi, nous ne nous sommes pas appliquées à nous appeler entre nous « maman ». (Et d'autant moins, « papa ».)

     - Tel qu'on le fait dans des familles hétéros, comme ça a été le cas dans nos familles, celle de Karolyne et la mienne, où les adultes s'appellent entre eux, en présence des enfants, « maman », « papa ».

     Peut-être parce que je ne pouvais être ni la maman, ni le papa de Lionel.

     - Correct.

     Je ne pouvais être aucun, aucune des deux. Quant à Karolyne...

     - Elle a porté une grossesse, elle a fait un enfant.

     - Elle n'est pas comme moi.

     Moi, ce que je voudrais maintenant, c'est devenir une femme soumise. Soumise à la belle masculinité de Lionel. Soumission « bémolisée » par notre histoire particulière. J'ai été et je suis l'adulte qui sait et peut plus que l'enfant et l'ado.

     - Je l'ai été !

     ...Mais je ne le suis plus. Je ne sais et ne peux plus que Lionel. J'aimerais me soumettre à son savoir et à son pouvoir. Me reposer.

     - Mais personne dans ce monde ne me comprendrait. 

     Ni ne m'accepterait. Ni ne m'assumerait.

     - Pas même Karolyne.

     Surtout elle.

 

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5 février 2018 1 05 /02 /février /2018 08:07

 

C'est quoi le plus grave ?

 

 

     Il n'est pas inhabituel de se retrouver au bout du langage. Parfois, on ne trouve plus ses mots.

     - Encore faut-il avoir des mots à trouver.

     - C'est vous qui le dites !

     Il y a, c'est vrai, de moments où les mots n'existent plus. Où ils deviennent inutiles. (Pourvu qu'ils ne le fussent pas déjà.)

     - Les mots gâchent la chose.

     - Souvent.

     Je me sens bien à l'intérieur de mon âge. Le troisième.

     - Je parle de mon âge.

     Je suis en bonne santé, grâce à Dieu, bien entendu. C'est l'essentiel, n'est-ce pas ?

     La joie de vivre s'est estompée depuis des lustres. La volonté et la puissance de vivre, propre à la période où l'on perd sa joie de vivre, pareil, se sont évaporées elles aussi.

     - Aux oubliettes !

     Aujourd'hui, j'ai affaire à un îlotage de ma mémoire existentielle aux l'endroits enfantin et parental, si je peux me permettre.

     - J'ai déjà dit que les mots pouvaient manquer – si jamais ils existaient.

     Je vais essayer d'en trouver quelques-uns, pourtant.

     J'aimerais vivre simultanément mon enfance, celle de mes enfants, celle de mes petits-enfants arrivés (ou en cours de) et ainsi de suite. Celle de mes parents et de mes grands-parents arrivés (ou en train de) jusqu'à moi, également.

     J'aimerais vivre – ou être – un enfant-parent/parent-enfant.

     - Et plus, si affinités.

     Le mot le plus approprié serait « revivre ». Ou « re-être ». L'idée subordonnée étant que j'aurais vécu (été) ce que je veux revivre (re-être).

     Je sens pousser en moi quelque chose d'Alexandre le Grand. Aussi, quelque chose de son Nœud Gordien.

     J'ai tué l'enfant qui vivait, qui était en moi. L'enfant que je vivais. Que j'étais.

     Ou, peut-être, aurais-je tué l'enfant – tout court ? 

     - On dirait que j'aurais le choix.

     L'enfant que je vivais/étais – ou l'enfant, tout court ? C'est quoi le plus grave ?

     Le choix ?

     - Autre ?

 

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