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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 10:17

Avant propos

Le mélodrame a des beaux jours devant lui. ----------- Devant nous. C’est le Bien du Peuple ----------- le Nôtre (on parle du Bien) ----------- le mélodrame. Le siècle, plus que n’importe quel autre des ceux qui le précèdent, est le siècle du peuple. La Nation se retire dans son concept, c’est-à-dire dans sa réalité ----------- morte. ----------- Si jamais Réalité Nationale a eu lieu d’exister. ----------- Le Peuple, par contre, constitué de ceux qui n’aspirent pas prendre le pouvoir dans la société, a existé et existe toujours. Il est cerné par des dimensions planétaires, aujourd’hui ----------- le Peuple. Il est dirigé planétairement par les autres qui constituent le non-peuple ----------- et ses membres (paisibles par définition) se réfugient dans l’expression la plus simple qu’ils puissent donner à l’envie de ne pas se laisser diriger, de ne pas être dirigé : le mélodrame.

 

Quoique

 

Une fillette. Ma... morte... Sortie de moi... Dieu sait comment.

- Justement, celui-là, Dieu !...

N’en parlons même pas ! J’ai tout payé à cette occasion. Tout le mal existant, mais aussi tout le bien existant.

- J’étais forte !

Ces quelques milliers de secondes !... Le temps ne se dévoile que lorsqu’on touche à la mort. Là, il se matérialise. Il s’y matérialise. Tout le monde a un temps, son temps, qu’il ne peut pas changer contre celui d’autrui. La mort, pareil. On ne peut pas prendre la mort d’autrui. Et d’autant moins la détenir. Ni être détenu par. ----------- Elle avait à mourir. Elle était morte. Quand ? Que sais-je ! Elle était morte sans moi, donc. Mais, à l’intérieur de moi, je suppose (on ne sait pas trop où on meurt ----------- où cela ce passe). En l’occurrence, dans mon ventre. Elle y avait été touchée par le temps. Sans moi, celui-ci, non plus ----------- son temps.

- Et le tout était venu, sorti de moi !

J’ai flippé. J’ai terriblement flippé. ----------- Cet inconnu qui se passait avait quelque chose de saisissable, de connaissable – d’énorme, de menaçant. Etais-je de ce monde-ci, gravitationnelle et métabolique, ou de ce gouffre-là, aspatiale, anaérobie – plutôt ?

- Etais-je... inappropriée ?...

J’ai pu l’apercevoir, la voir, la petite ----------- elle était tellement petite ! – ...Ils ont cru que j’avais été assommée. Que j’avais perdu la tête. Que j’allais mourir...  Ça m’a foutu une de ces trouille !... Je ne voulais pas mourir. Le compte n’y était pas ! Je n’y étais pas ! La mort me faisait peur.  

J’avais aussi peur de mon jeune époux. Un inconnu, presque.

- Celui qui allait devenir ton grand-père.

Je n’aurais concocté, « artisané », fabriqué qu’une macchabée ! Lui – il aurait « travaillé » de tous ses reins, lui, de toutes ses hanches, de sa... Il aurait donné... tout..., lui !... Et voilà le résultat. Même pas un kilo de charogne ! De la pourriture ! Je tremblais. ----------- Rien de tout ça, néanmoins ! Il était trop accablé. Il accusait le coup ! Il avait peur. Il se sentait coupable. Il aurait injecté la-mort-à-naître en moi. Il se sentait responsable. – ...Ca changeait tout. J’étais faible et prostrée. Je devins victorieuse, puissante. Sombre accusatrice de ton grand-père. Quelle malchance de l’avoir rencontré ! De m’être fait souiller ! Il... Oh, je le haïssais tellement ! C’était lui ! ----------- Je tremblais toujours. De haine, cette fois-ci. ----------- J’aimais, pourtant, ton grand-père. Je l’ai toujours aimé. Je l’aime même maintenant, dans mes souvenirs, dans mes paroles..., quand il n’est plus. Et lui aussi, il m’aimait. Il m’a toujours aimé. ----------- Nous nous retrouvâmes, nous fîmes fusionner, nous alliâmes toute la tendresse et toute la tristesse dont nous étions capables. Nous souffrîmes ensemble... Tant et autant que nous en fûmes capables. – ...Ainsi collés, soudés l’un à l’autre, nous nous retournâmes vers la petite. La morte qui... aurait pu être la sœur de ta mère... Tiens ! La voilà, la coupable ! La petite..., mais puissante car définitive..., morte. Tellement lourde ! Tellement inanimée ! Mole et flasque ! Inutile...! – Indifférente. Méchante. Cruelle. Horrible...! ----------- Tellement significative pour ce que nous tous aurions pu être ! ----------- Et après... Les choses se sont apaisées... Estompées. Enceinte de ta mère, je..., nous prîmes toutes les précautions. Elle arriva de la manière la plus banale imaginable, ta mère. Elle était intègre, entière ; il ne lui manquait rien.

- On n’imagine pas quel grand bonheur est-ce, la banalité !

Ton grand-père et moi !... Oublié le moment effroyable du passé !... Ca n’avait plus d’importance !... Elle était là, la petite, ta mère : preuve tangible, palpable de notre propre « valabilité ». Nous étions confirmés. Nous étions banalisés. Banals. Et, du coup, elle aussi. Je veux dire : toi aussi. Ainsi que, ensuite, ton fils. En dépit... ----------- Pourquoi laisses-tu ton mari dire à Jean-Williams que vous seriez descendus du Soleil ? Ton grand-père, avec ses japs du Pacifique, doit se retourner dans sa tombe, lui ! Il ne s’est jamais entièrement remis des attaques des kamikazes. Tu sais comme il disait toujours : ce ne sont pas des humains ! Il était ferme, dur, intraitable à leur égard. À cet égard... Les descendants du Soleil – tous des tueurs ! Et basta !

- Je comprends que vous, en Europe, vous portiez un autre regard sur le passé.

C’est à dire, sur le monde. ----------- Ta mère, mariée à son poitevin, oublia vite ce qu’est l’Amérique. Très vite. Elle ne parla plus, très vite, que de certains Gargantua et Diane, du chabichou, de la fée mélusine, de Saint-Emilion, des roses trémières, de l’armagnac, et que sais-je encore. Comme une folle. Elle ne s’est frottée aux Japonais que dans les histoires de ton grand-père. Et elle ne l’a pas trop cru, ton grand-père. Elle t’a même autorisée, toi, de prendre comme époux un japonais. D’accord : d’origine japonaise seulement. Né à Paris. Tu vois ? À Paris, non pas dans le Soleil ! Il est parisien (et non pas...) depuis toujours. Très bien. Alors, descendre du Soleil ? Pourquoi ? Pourquoi dire – que ? C’est drôle ? Ce n’est même pas drôle. Excentrique, dingue !... Peut-être. Mais pas plus. Pas normal. Pas banal. Pas heureux. – ...Être exceptionnel, différent. Croire que l’on descend du Soleil ! – ...J’ai l’impression d’avoir vécu assez inutilement. Même très.

- Quoique !

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5 novembre 2008 3 05 /11 /novembre /2008 23:00

Avant propos

La lignée réveille une fierté tout aussi inexplicable que réelle et… virulente. Seulement ceux qui n’ont pas d’héritiers peuvent ne pas apprécier les bienfaits transhumains d’origine divine dus à la lignée.

La chose est valable même pour l’époque contemporaine, où les familles « recomposées »se banalisent de plus en plus, jusqu’à devenir la règle ; familles dans lesquelles il est de plus en plus difficile de trouver qui est le parent de qui, qui est l’enfant de qui  ----------- qui est qui, plus généralement. Chose valable, plus généralement, pour beaucoup d’autres ----------- pareil.

- Pour tout le monde.

S’il se trouve.

 

Vaste question

 

On a une table pleine de photos, des petits portraits encadrés. Beaucoup d’enfants, mais aussi des adultes. Il s’agit de quatre générations. Les plus jeunes, dans leurs photos, ont l’air de n’avoir pas dépassé l’âge de deux ans.

On a des cadres dorés, ornés d’images de fleurs, de feuillues, d’herbivores, d’insectivores, de chats, de chérubins.

- Une table mortuaire, on dirait.

Et pas tout à fait à tort. – On a Papou et Mamou, qui ont déposé les photos là, dans la pièce de passage, non seulement par orgueil « (pro)géniteur », mais aussi contre l’oubli, contre le néant.

La quatre-vingtaine dépassée mais très bien conservée, Papou et Mamou ne trouvent que très rarement le temps de contempler ces images, de leur descendance.

- Ils vaquent en permanence à leurs occupations.

Dans le jardin ou dans le potager, au bord de la piscine, dans l’atelier ou dans la cuisine d’été. Ils font même des randonnées à vélo... Sympathiques plutôt ! Certes ! On peut supposer, pour autant, que l’aigreur provoquée par la diminution des forces se fasse pas mal sentir. Les deux vieillards, avec leur histoire commune longue de décennies, se regardent l’un l’autre. Ils ne peuvent que constater les dégâts. (Ils vont mourir assez bientôt.) C’est évident. Ce n’est plus un jeu !

- La table funéraire devient ainsi un témoin fiable.

Très fiable.

Ils ne se déshabillent plus l’un devant l’autre. D’autant moins l’un l’autre. Ils évitent de se montrer lorsqu’ils sont décoiffés, sans prothèse dentaire dans la bouche...

- Ils font chambre à part.

Ils sont civilisés. Ils savent qu’ils sont laids aujourd’hui, que leur aspect est désagréable aux autres. À eux même, pareil. Leur chair n’est plus que de la peau pendante, ridée. Ils évitent le miroir. Ils se sentent souvent fatigués; ils se sentent souvent descendre...

- Dans leur descendance ascendante !

 

...C’est difficile pour elle, pour Mamou. Elle regarde ses enfants et se souvient du moment de leur expulsion au monde. Ce n’était pas un jeu non plus. Ce n’en est pas un aujourd’hui encore. Ils sortent encore et toujours d’elle. Tous ! Chacun à son tour, certes, mais aussi tous ensemble. Jusqu’au plus petit, jusqu’au jamais-dernier-des-benjamins-actuels-ou-à-venir. Chaque nouveau « fruit » n’est qu’une nouvelle et... inépuisable source d’imprévisible et de souvenirs. La joie (pigmentée des soucis, de l’auto-éducation en matière de patience, de dévotion, de compréhension, de  pardon total, de sourire...) qu’elle ressent, qu’elle crée, qu’elle provoque et qu’elle subit. Cette joie la béatifie ; elle justifie son existence ; elle la momifie et la prépare pour la mort.

- La femme a pour Dieu l’enfant.

Ceci  confère un « certain » statut à l’homme. Celui-ci ne comprend ni le bonheur de porter dans son ventre « la boule fruitière », ni d’expulser « le fruit », de le mettre au monde.

- Il ne comprend rien, à vrai dire !

D’où toute son inquiétude créatrice de Dieu. (Pour qu’on puisse mieux le différencier par rapport à la femme, naturellement !) – …Pour Papou la situation est tout aussi difficile. Ce n’est pas un jeu pour lui non plus. Il se sent injustement inutilisé et puissamment marginalisé. Mais la flamme de son exaspération n’est pas assez incandescente pour qu’il suive l’exemple célèbre de Tolstoï, de faire une fugue de vieillesse, pour mourir sur un banc de gare, dans un recoin oublié du monde...

 

 

 

On a, donc, Papou et Mamou en bonne santé physique et mentale. Ils ne sont pas assez affaiblis pour mourir tout de suite.

- Ils s’auto-contiennent d’une manière satisfaisante.

Ils ne se regardent plus, l’un l’autre. Ils s’aperçoivent l’un l’autre mécaniquement, ils « se constatent » réciproquement en tant que parties de la même chose. Ils découvrent, dans le vide de la fosse béante qui les sépare foncièrement et infiniment, le néant du miracle qui appelle et impose la transgression ; la transcendance de leur propre sexe-espèce ; l’extrêmement puissante virtualité de la tolérance réciproque déviée, transfigurée en tendresse. Hideuse et décrépite, leur tendresse d’aujourd’hui, affaiblie, vacillante, clignotante mais encore vivante, vaut encore mieux que toute autre tendresse...

D’un temps à l’autre, ils regardent avec un scepticisme allumé et illuminé, avec une laide irritation, les photos-portraits encadrées. Ils gardent, silencieux, l’instant pour eux seuls. Ce sont des moments où ils sont solitairement uniques et solitairement écorchés. Ce sont des moments où ils pénètrent dans la nébuleuse qui enveloppe les mots. Ce sont des moments où leurs souvenirs (partagés ou pas) les poussent vers la sortie.

- Sans pour autant avoir appris comment quitter la mémoire.

Ni comment assumer sa sortie, comment s’en sortir...

Voilà ce qu’on a.        

...Quant à nous, nous n’avons qu’à apprendre, qu’à savoir que c’est pour cela, à cause des souvenirs manquants, que la mort des enfants ou des vieux séniles (à la mémoire vide ou vidée, capable, peut-être, d’absorber, mais incapable de (ré)pousser...) puisse être effroyablement  dramatique !...

...Quant à celui qui nous raconte toutes ce qui vient d’être dit, quant à celui qui ose ces histoires, lui, qui est-ce ?... Qui… de qui ?...

Vaste question !

 

 

-Aurait-il besoin de se confesser, peut-être ?

Ou le devoir ?

 

 

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1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 09:39

 

Avant propos

         Aurèlie lève les yeux. Dans le grand miroir encadré d’un stucage vert et or, encastré dans le mur, au-dessus de la cheminée,  elle retrouve le regard de sa mère, Ophélie.

 

 

On peut s’imaginer que les deux femmes, la mère, Ophélie, et la fille, Aurélie, respectent les « non dits », voire les « jamais dits » de chacune

 

 

 

 

 

Silence ! On s’imagine !

– Un peu aérien tout ça, non ? –

 

Aurélie croit avoir fait l’expérience essentielle, fondamentale, maximale, nécessaire.

- Il y a dix ans, bientôt.

Elle avait précisément été rendue heureuse, Aurèlie ----------- par l’expulsion d’Yves ! ----------- en expulsant Yves ----------- en le jetant Yves (dans la fosse) au monde. À ce monde sous-lunaire, où elle cessait d’être génitrice ----------- pour devenir mère ; où elle pouvait re-recevoir Yves l’expulsé ----------- une fois rendu au monde ----------- espèce de témoin passant de l’intérieur de la génitrice à l’extérieur de la mère (et plus).

- Tout bêtement.

Tout naturellement.

 

 

Elle avait précisément été rendue heureuse, Aurèlie, par l’immense compassion à l’égard de cette petite existence-là qui sortait d’elle ----------- Yves de naguère ; qu’elle s’était autorisée de concevoir dans son ventre, dans sa tête et partout ailleurs dans son être et au-delà de lui -----------.  Ce bonheur béant avait ouvert les yeux d’Aurèlie.

- Une douleur intense, brûlante, l’aurait pu faire aussi.

- Cette immense tendresse.

Cette immense miséricorde. Cet immense humour.

- À l’égard de son propre enfant. ----------- Son propre enfant.

Tendresse ressentie aussi (ou créée), à son temps, par Ophélie, la mère d’Aurélie, lorsque, pareil, en tant que génitrice, elle éjectait dans ce même monde (tout en devenant – pour l’occasion et du coup –  mère) la petite existence d’Aurèlie.

- S’imaginer l’ancienne et petite Aurèlie !

S’imaginer aussi son ex-génitrice, dorénavant sa mère, Ophélie, jeune, attendrie et comblée par son immense réussite, la mise au monde, la naissance d’Aurélie.

- Tout bêtement.

Tout naturellement.

S’imaginer (sentir) par la suite l’Aurèlie à (de)venir. Celle d’aujourd’hui qui, face au miroir encadré d’un stucage vert et or, encastré dans le mur au-dessus de la cheminée, s’imagine pouvoir sentir le ressenti d’Ophélie, de sa mère. – Sa propre mère ! – La sienne ! – Sa sienne !

 

 

À ce moment-là précis de la naissance d’Yves (il y a dix ans – bientôt), Aurèlie avait été raidement délivrée. Délivrée abruptement de tous les tracas et fracasses psys qui régissent les relations mère-fille et vice versa, de toutes ses propres contradictions qui l’éloignaient, qui la séparaient de sa mère. Elle s’était sentie violemment collée à sa mère. Comme une micro-genisse à une macro-vache.

 

 

 

 

Aurèlie (celle qui rencontre dans le miroir encadré d’un stucage vert et or, encastré dans le mur, au-dessus de la cheminée,  le regard de sa mère, Ophélie) ----------- s’imagine ----------- sent que la vie de sa mère n’est pas finie ----------- évidemment. Loin de ça, même. ----------- Sa mère a l’intention se mettre en couple. Avec un nouvel homme.

 

 

Un pauvre slave, un certain Artiom.

- Problème !

L’ex d’Artiom avait tué sa famille collatérale : frère, belle sœur, leur bébé. Tous tués. On les a trouvés massacrés à l’arme blanche, le cœur de chacun transpercé par un gros piquet. ----------- Tous tués ! Là-bas, en Ukraine. Dans un bled oublié de monde, à côté d’Odessa. Ou Dieu sait où. Ailleurs. Au Diable Vauvert.

- C’était des vampires, voilà !

C’est ce qu’elle avait dit à la police, aux juges. Des vampires !

 

 

- La fille regarde la mère, Ophélie, avec scepticisme.

(On s’imagine.) Se foutait-elle du monde, la mère ? Ensuite, la fille comprend. (On s’imagine.) – La mère parlait sérieusement : elle voulait se mettre en couple avec l’ex de la criminelle.

- Tout bêtement.

On s’imagine ----------- avec Aurélie ----------- à travers elle ----------- le penser de la mère. On s’imagine son ressentir. On s’imagine ensuite, pareil -----------tout ça ----------- à l’égard d’Aurélie.

            - On se tait.

Là-dessus. – Silence ! – On (s’)imagine ! – ET PLUS. – Libre à nous ! – Absolument.

- Un peu superficiel, un peu léger, un peu aérien tout ça, non ?

Non !

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15 octobre 2008 3 15 /10 /octobre /2008 15:17

 

Avant propos

 

L’autre ne meurt pas quand on veut. Il meurt quand il veut lui. Et encore, pas toujours.

- La mort de l’autre este une question de patience.

Alors, parlons un peu patience.

Il y a des ceux qui, dans la proximité de la mort, en patientant, se mettent à réfléchir. À leur guise ou non. Réfléchir ou, du moins, sentir ----------- des choses jamais ressenties auparavant. Mais il y a aussi des ceux qui ne le font pas, qui ne réfléchissent pas, qui ne sentent pas. Du moins, pas de ces façons fraîches, inattendues, enrichissantes. ----------- Ou pas du tout.

Et même si cela peut représenter une perte pour le monde, le monde ne cesse pas de s’enrichir ----------- aussi ----------- en perdant.

Intéressant ----------- ou pas ----------- non ?

 

 

De l’esprit dans une chambre d’hôpital

 

Une chambre banale d’hôpital.

- Dans le lit, un homme.

Gros et grand, avec la chevelure complète, extrêmement blanche. Sans dents. Ses lèvres paraissent absorbées par le vacuum buccal. Jadis, il avait sûrement été un bel homme. Il a les yeux fermés. Ses bras gros et décharnés, tranquilles, longent le corps très vaguement animé par une respiration inaudible qui fait quand même bouger un petit peu le ventre gros et bombé.

- Une des veines de sa main gauche est percée par l’aiguille de la perfusion.

Classique !

Près de la fenêtre, dans un fauteuil aux bras métalliques et à la couverture en plastique vert, se trouve assise une vieille solide, grande, massive, compacte. Ses cheveux gris sont serrés dans un chignon soigné. Les pommettes et les hanches larges, elle est taillée à la serpe. Elle pose un regard bleu-gris dur, de félin neutre, sur le corps du mourant. Elle attend que l’on meure.

On sait que l’homme, lors de ses ultimes secondes de veille, avait gémi :

- Je la sens, maman ! Elle est là. Elle tourne autour de moi ! Ne m’abandonne pas, maman ! Elle va m’emmener !...

On sait que l’homme a été, dans sa vie active, antiquaire. On sait que sa femme, qui (le) guette et attend qu’il meure, n’a jamais travaillé, elle. On sait que tous les deux avaient déjà été mariés. Elle, avec un riche vieillard, qui lui laissa un peu d’argent par testament (le reste de sa fortune étant englouti par les héritiers issus de ses quelques trois mariages précédents) ; avec elle, le vieillard n’a pas eu d’enfants. Lui, si.

- Avec quelqu’un qui lui avait fait quatre gosses.

On sait que tous ces jeunes, d’un côté comme de l’autre, ne les aimaient pas. Ni lui, ni elle.

- Et réciproquement.

Ils évitaient de se voir.

On sait, ensuite, qu’ils n’ont pas eu d’enfants ensemble, l’homme en train de mourir dans son lit d’hôpital, et la femme qui (le) veille dans son fauteuil d’hôpital.

On sait qu’ils ont mené une vie « bourgeoise », lui et elle, lisse, dans un cercle de gens assez aisés et assez cultivés.

Ils ont voyagé. Ils ont accumulé certaines « valeurs » ; des couverts en argent et des bijoux en or, des tableaux et des petites sculptures bien situés dans les catalogues ; quelques meubles, un peu d’argent déposé à l’étranger.

On sait, ensuite, qu’après la mort des parents et de l’un et de l’autre, ils se sont sentis – retrouvés ! – très seuls sur cette terre, l’homme qui meurt dans son lit d’hôpital, et la femme qui veille dans son fauteuil d’hôpital. Voire, lâchés !

On sait qu’ils ont adopté une petite éthiopienne fine et gracile, très gentille, câline et drôle...

On sait ensuite qu’ils n’ont pas été heureux avec la nouvelle arrivée dans leur vie. La fillette adoptée, en dépit de sa gentillesse, de sa tendresse et de sa douceur, est devenue un facteur de désordre dans la vie de ses parents adoptifs. On sait que, une fois la fillette adoptée, la femme s’est rendue compte qu’elle ne supportait plus son mari.

- Il la gênait.

Il gênait tout le monde. Voilà ! Il n’était pas haïssable. Il était seulement encombrant. Embarrassant. C’était tout. Qu’il s’en aille, donc ! Il était temps qu’il le fasse. Grand temps, même ! Voilà !

La femme, maintenant, inquiète mais soulagée, regarde avec ses yeux immobiles, de félin neutre, le moribond. Elle voit le précipice. Elle voit le mourant au bord de l’abîme. Elle attend que l’agonisant se décide, qu’il prenne le courage de s’en aller, de s’envoler. Qu’il y saute, y plonge, s’y laisse tomber. Y fonde. Y disparaisse. Elle sait maintenant ce que c’est que mourir. Avec tout autant de finesse, d’exactitude et de certitude que, lors de l’arrivée de la petite dans sa vie, elle a appris ce que c’est qu’enfanter.

- Elle n’a plus besoin de lui.

 

L’esprit qui plane, en remplissant la pièce où l’homme meurt et la femme guette et veille, est très riche en savoir. Il s’auto-fractalise, s’auto-liquéfie, s’auto-restructure. Il bouge sans cesse. À l’infini. À l’infini intérieur. Imprévisible. Insistent.

 

 

Il lâche dans la nature un espace sans volume, « un champ » où tout est renversé, où c’est la femme maintenant qui est le corps alité, et c’est l’homme qui, assis près de la fenêtre, guette et veille. Un endroit où c’est lui, l’homme, qui trouve qu’elle a assez vécu, la vieille ; que la petite adoptée, tendre, gentille, qui serait devenue un facteur de désordre dans la vie du couple, etc., cette petite, donc, et lui même, pouvaient très bien se passer d’elle, de la femme mourante, enfin, de la forme humaine compacte qui n’arrivait pas à mourir.

 

 

La modification est de taille et, en même temps minuscule, peut-être même inobservable ----------- [(l’homme = la femme) = (la femme = l’homme) = la mort].

Il y a de l’esprit dans la pièce.

- Et du savoir.

Pour le reste, même si tout est visible et évident et tout ----------- aucune importance

 

Pas du tout besoin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 octobre 2008 2 14 /10 /octobre /2008 14:36

Avant propos

Tragédie : l’homosexualité féminine confrontée à la fécondité féminine. Dans ces paramètres, la maternité ne peut être que boiteuse.

- Au moins.

Le plus souvent et en final ----------- tragique.

Quoi de plus actuel dans notre temps s’ouvrant sur une nouvelle ère matriarcale ?

Entre la domination sexuelle, le pouvoir economico-socialo-politique et celui de mettre au monde des nouveaux morveux-merdeux, la femme perd le nord ----------- le sud ----------- l’est ----------- l’ouest ----------- la tête ----------- à l’instar de son prédécesseur, l’homme.

- Mais pas au profit de ce dernier.

 ----------- Il n’a pas su quoi faire de sa liberté, le mâle devenu homme. Il a soumis la femelle devenue femme et il a fait la guerre.

----------- La femme, elle, a menait sa propre guerre : contre l’homme.

Victoire ! La femme, « l’avenir de l’homme » comme disait un versificateur communiste ----------- a soumis l’homme ----------- non pas par la séduction, mais par la force ----------- sociale ----------- et s’est retrouvée violemment seule, face à elle seule dans une société sexuellement débridée où même l’asexualité devient sexualité ----------- seule ----------- elle-même. Elle n’est plus une femme. ----------- L’homme n’y est plus ----------- pour la cerner, la convoiter, l’assiéger, l’idolâtrer, lui faire la guerre… ----------- pour faire d’elle une femme.

Fière d’être enfin elle-même, libre de se retourner contre elle-même pour compenser l’absence de l’homme, libre de donner une autre image à son hystérie profonde et permanente, elle pleure sa solitude ----------- toujours.

- Inutile.

Voilà l’aire qui se donne aujourd’hui.

 

N.B.        L’auteur n’a que très peu affaire à cela. Mais ----------- quand même.

                - Une peu, un minus, moins peut-être…

 

 

Lesbos dépravé

 

         C’est limpide comme l’eau de roche. J’ai perdu tout repère.

Ce que Eugénie veut dire est assez simple.

Je suis lesbienne. Je l’ai découvert par bêtise. Comme on découvre la cigarette, l’herbe, le tatouage, le piercing. J’ai essayé. J’ai fait l’intéressante. C’était intéressant. C’était très bon. J’étais libre. Enfin ! C’était beaucoup plus clair qu’auparavant, de surcroît. Plus de questions inutiles sur les mecs. Plus de réponses débile, non plus. Un porteur entesticulé de bite, c’est nébuleux. Y a pas de photo. Même pas ! Voilà ! Je me suis émancipée. D’ailleurs, qui peut comprendre qu’est qu’un homme ?

A partir de dix-sept ans, Eugénie élimina complètement les hommes de sa vie. Les femmes lui suffirent. Elles furent le support de sa libération ou, si l’on veut bien, de sa « solitudisation », de son individualisation, de sa… singularisation. Une certaine paresse, une certaine lassitude s’emparèrent d’elle. Elle avait découvert les bienfaits de l’absence de l’autre sexe.

Les siens ne se montrèrent pas trop brutaux avec elle. Ils furent pourtant incapables de la comprendre. Ils ne se comprenaient plus eux-mêmes, d’ailleurs ; – à cause d’elle, disaient-ils (ce qui donna lieu à des scènes-conversations dérisoires, baignées dans une lumière plutôt triste, teintes d’une certaine couleur de « douleur contagieuse »).

- Ils ne l’assumaient plus.

Chose valable, pareil, pour eux-mêmes : ils ne s’assumaient plus.

Eugénie comprit que la meilleure chose à faire sera de s’éloigner d’eux. Non pas de les quitter sèchement, tout court, mais de partir lentement, pas à pas, en se laissant remplacer petit à petit par l’oubli. – Cicatrisant !

Pour elle, pour Eugénie, cette séparation fut plus simple qu’elle ne paraît. Comme il a été déjà dit, elle trouva satisfaction avec et dans des femmes.

Jusqu’à présent. Présent commencé je ne sait pas quand et où. – Je pense qu’il s’agit du deuxième grand instant de ma vie (qui en compte trois, actuellement).

Le premier fut son premier orgasme. On a faillit la rendre complètement folle.

Il fut tellement bien que je ne me suis pas retrouvée tout au long d’une bonne semaine. Tous mes complexes (et j’en avais, c’est peu de le dire !) ont trouvé un autre domaine d’évolution et de développement. L’intensité du plaisir, mais que dis-je, du bonheur vécu, à été tellement grande, la secousse tellement forte, que j’ai décroché de tout ce que je croyais être moi-même, pour m’évaporer, m’apaisanter (je veux dire, l’opposé,  le contraire du « gravitationner ») dans un espace incendié  colossal et ardent… À l’instant, c’était ma seule dimension, cette fournaise silencieuse, muette et sans flamme, cette infinie combustion aveugle.

Elle peut s’attarder long temps sur le sujet, Eugénie. Le souvenir de ce qu’elle ait vécu à cette occasion est toujours extrêmement vivace et fort, vivant et subjuguant. C’est en ça que réside aussi sa sauvegarde, son sauvetage, d’ailleurs. Elle peut s’y réfugier (pas pour trop long temps, pour ne pas banaliser la chose) lorsqu’elle est déprimée ou déroutée, excédée, exaspérée, désemparée, désespérée, décomposée…

Je ne sais pas si j’ai commencé à perdre mes repères à cette époque-là, lorsque j’ai pris le courage de faire à Juliette ce que l’on m’avait fait à moi. C’est tout à fait possible. Le courant (de plaisir ? de bonheur ? de quelque chose qui ne porte pas son nom encore ?) qui a traversé Juliette est revenu vers moi ; – est entré en moi. Juliette était une petite brune aux yeux verts, tristes ou pervers. Le courant était frais et chaud et aromatique. Comme un songe, comme  c’est pas possible. Il m’a transpercée sans pitié, objectivement. Il tenait, il venait de Dieu. L’impuissance passait en puissance.

Et voilà, tout est parti de là. C’était alors que j’ai touché de cette manière (arrogante, bénéfique), pour la première fois, Dieu. Stupide et pas tout à fait. – Je suis devenue lesbienne par humilité, et non pas par trop plein de vie, non pas par énergie ou par arrogance. Ni par bonheur. Cependant je fus récompensée. Beaucoup.

Ensuite, tout s’enchaîna d’une manière tellement inattendue que ce ne pouvait être qu’inéluctable.

À vingt-quatre ans seulement et en désaccord avec sa couche sociale et, peut-être avec sa génération, Eugénie ressenti impérativement qu’elle devait faire un enfant. Ce fut comme un ordre. Bon et irrépressible. Surhumain. Il n’y avait pas à discuter. Elle devait mettre en route la machine à répéter l’espèce, qui se trouvait à son intérieur. De nouveau, elle touchait (à) Dieu.

On dit que les vraies racines on les trouve dans l’enfant que l’on fait. Certainement. De toute façon, si l’enfant s’absente, il y a un manque de racines.

Mais en ce qui me concerne, c’était plus que ça. J’avais découvert, j’avais senti, j’avais connu que parler vrai n’était possible qu’avec ses propres enfants. (Au pluriel ! – S’il vous plait !)

J’étais en manque. J’étais en manque de presque tout. J’avais découvert que la logique ne sert pas toujours et, en plus, qu’elle ne vaut pas grande chose lorsqu’il s’agit des données, des réalités qui n’ont rien à voir avec elle, avec la déduction, avec l’induction, etc.. Rien de déductible ou d’inductible ou d’etc. dans la réalité d’un enfant. Il se contente d’être (ou de ne pas être) là. Avec lui, sa réalité. À la portée de la main. (Lorsque je disjoncte, je dis : à l’infinie portée de la main ; à la portée infinie de la main ; à la portée de la main infinie ; à l’infinie portée… Je dis aussi : cette réalité fait souffrir la présence – de et par l’absence ; et l’absence – de et par la présence.) Et c’est tout. Il n’y a rien à ajouter ou à expliquer. Rien à attendre. C’est comme l’espace. Comme le temps. C’est UN PIÈGE. On l’appréhende – ou on l’appréhende pas. Moi, c’était « oui ».

Elle n’avait pas beaucoup d’argent, Eugénie. Elle contracta un prêt à la consommation et alla aux Pays-Bas, pour se faire inséminer « artificiellement ».

Lorsqu’on m’a dit que c’était bon, que la grossesse s’était… enracinée en moi (que j’étais piégée ; d’une certaine manière, déresponsabilisée ; fatalisée), que le gosse-racine se trouvait là – en moi –, je faillit mourir. C’était radical. C’était absolu. Je pouvais vraiment faire un enfant ! Moi ! Je pouvais l’impossible. Je pouvais l’inadmissible. – Ce n’était pas moi !!! Ou, si, pourtant, c’était moi…, moi…

 - Qu’est-ce que c’est que d’être soi-même ? Qu’est-ce que c’est que d’être moi ?…

 C’était le vacarme, cri énorme, le tonnerre, le pas fracassant d’un ange.

Elle a fait une connerie, à ce moment précis du récit, Eugénie. Peut-être la plus grande connerie de sa vie.

J’ai cru que, dorénavant, du moment où non seulement que j’avais accès à l’impossible, à l’inadmissible (je les possédais tout en étant possédée par eux), du moment où ils m’étaient permis –  tout m’était permis. Ni plus ni moins : tout, le tout. En l’occurrence, de ressayer un homme. De le mettre à l’épreuve. L’épreuve de moi-même. Et de me mettre moi-même – de me soumettre – à son épreuve; à l’épreuve de sa masculinité ; à l’épreuve de ses exigences sans sens, de sa férocité, de la dérision outrageante, de tout ce qu’on lit dans ses yeux dès qu’on accepte de… coopérer) ; à l’épreuve de son manque de contenu ; à l’épreuve de sa nébulosité – et de la mienne. De (re)devenir une femme. Réelle. Vraie.

- Un pendant de l’homme.

Quelqu’un qui s’accroche à lui, qui se soumet à lui…Tout en le tenant bien.

- En le dominant.

Une de celles qui papote avec le serpent et qui croque la pomme, pendent que lui, son pendant d’homme à elle, dort. Voilà ce que j’ai cru. Ce que je me suis permis de croire. Sans justification, sans précaution, sans mesure. Je voulais coucher avec un mec. Avec un porteur de bite, garni des couilles. Qu’il me les écarte et qu’il me l’enfile. Comme tout le monde, je veux dire. Comme toute femme – avec et par tout homme. Mais ça, c’était au début, seulement. Ensuite, la démesure est devenue du néantique. (En disjonctant : du néant – pour moi, par rapport à mes propres dimensions, à mon existence ; réelle ou chimérique, cette existence, tu parles !)

Et bla-bla-bla, et bla-bla-bla. Ce qu’elle veut dire c’est qu’elle s’appliqua à se faire remarquer par des hommes, à draguer…, mais qu’elle n’aboutit pas à ses fins. Elle ne savait plus où se situaient ces fins, d’ailleurs… Où les situer ? Elle est alors allée rue des Mauvais Garçons, chez Bibi, dans cette boîte plus ou moins clandestine de rencontres pour les extaso-friqués. Elle descendit dans le noir de la cave en picorant quelques préservatifs dans la corbeille mise à la disposition de la clientèle, sur le zinc. Une fois arrivée en bas, dans le noir exquis et haletant, on l’approcha, on lui fit ce qu’on a voulu, pu, permis de faire. À l’aveugle.

Deux des préservatifs cédèrent.

Ma tête était comme de la poussière boueuse, lourde, sans forme, mais manquant étrangement de consistance. Le lendemain, je veux dire. Le matin. J’étais seule, chez moi. Les rideaux laissaient entrer quelques rayons lumineux. Il faisait beau, certainement. Dehors, je veux dire. Intérieurement, par contre, par contraste, c’était le désastre. Je me suis dit et, d’un coup, une fois la chose articulée, je me suis rendue compte, que le SIDA était peut-être déjà là, dans mon intérieur. À l’intérieur de mon bébé aussi. À l’intérieur de mon intérieur, pour ainsi dire. À l’intérieur de mes racines. Toutes nouvelles qu’elles soient, même pas formées, encore, et déjà pourries, ces racines…

- Ce piège !

Comment est-ce que j’ai pu faire ça ? Comment ? Être tellement bête, tellementi crétine, je ne me croyais pas capable. Comme s’il s’agissait d’une capacité que d’être bête, crétine !

Mais, ce n’était pas tout. Bien sûr que non.

J’étais affolée à l’idée que je devais avorter.

Ce qu’elle veut dire en réalité, ce qu’elle veut dire pour de vrai ressemble plus à de remords qu’à autre chose. Elle se reproche d’avoir forcé (d’une manière diabolique) la petite âme du pas-encore-enfant, d’accepter – de venir se blottir dans – son ventre à elle. L’enfant, son âme, avait cédé et obéi au chant materne dévié, dépravé plutôt (materno-ondinien, materno-sylphidien, materno-sirènien) qu’elle avait entonné (en silence, sans voix, « muettement » mais avec une force et un éclat qui dépassaient de loin les capacités de son propre corps malmené, lui, par une âme qui refusait l’appareillement, l’accouplement – mais pas la reproduction) lorsqu’on lui « implantait » ses propres ovules (personnels) fécondés par des spermatozoïdes impropres (et impersonnels). Elle se dit qu’elle avait trompé cette petite âme « innocente » qui vacillait maintenant, qui tremblotait et clignotait dans les ténèbres de son ventre…

Qui donc ici, dans la présente histoire, ici, dans le monde physique ou ailleurs, n’importe où, même nulle part, qui donc est passé par ce que je vis, moi, maintenant ? Je suis seule, sans personne en face de moi pour me regarder, comprendre, pardonner. Ni mari. Ni parent. Ni enfant. Rien. Moi.

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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 09:43

        

 

Avant propos

 

– La vache –

Employer l’ironie (sur un ton dramatique, tragique, gai, loufoque, maximal – sobre) ou se laisser entraîner par le papillonnage et par le tremblement-secousse de l’hystérie rêveuse, une vache reste une vache !

Cinq quintaux, sinon rien. Des beaux yeux inclassables, au lent regard. Des cornes formées d’après des règles qui échappent à tout jugement (hormis, peut-être, à celui esthétique ?). Des sabots alourdis par l’ossature balourde qui s’y implante. Un pis garni des mameles-doigts non articulées. Un pelage répété par toute la race (autant horizontalement, simultanément, à l’extérieur du soi-disant temps – autant verticalement, coup par coup, dans le passé et dans le futur, à l’intérieur du même soi-disant temps). Elle a tout ce qu’il faut. Aussi une queue en permanent mouvement de demi-onde (onde handicapée par la finitude de son départ et par la nostalgie de la finitude de son arrivée) clapotant sur les flancs et sur le dos de la bête, pour chasser des mouches inchassables.

Elle dépose son être sur le sol. Le noir rouge qui se trouve à l’intérieur de cette masse « étante » envoie la verdure entassée dedans à la hâte (spécifique, lente, la hâte !, bovine !) vers les mâchoires ruminantes, à l’intérieur du museau où la bave se trouve enfin une raison d’être ; le goût de ce pré-composte (comme une future mémoire), l’odeur du veau qui attend d’être conçu et expulsé (comme un appel à la perpétuelle répétition, au perpétuel), la vapeur du lait à sécréter, la chaleur de la prédestinée à joindre le sol et, ensuite, l’univers cryonique, hyperspatial et hyperastral, anéantissant, béant…

Le cerveau de la vache, à utilité douteuse, caché dans un crâne à museau et aux larges et solides molaires, est traversé par les éclaires des synapses neuronales actives, à peine saisissables et très (mais pas totalement) inintelligibles pour un cerveau humain. Comment voit-elle la vie, la vache ? Elle, qui regarde tout le temps l’herbe et ensuite rien (pendant qu’elle rumine, en détectant des effluves de bien-être dans ce que l’estomac lui renvoie sur sa grosse et rugueuse langue) ? Et, tout d’abord, cette chose, la vie, a-t-elle un sens pour la vache ?

Pour terminer, disons qu’à côté du veau, à côté de la bouse, de la langue baveuse, du cerveau pesant, des muscles de la queue, à côté de l’absence de l’humain, dans la vache on va trouver le potentiel de l’assommoir en tant que préalable à l’abattoir. Mais on ne va trouver aucune trace de temps ; et du coup, aucune trace d’espace non plus.

Remarque qui se laisse élargie. Qui l’exige même. – Question de vérité et d’indépendance.


 

 

Pompejo et Raphaël, enlacés, longèrent en titubant les murs de l’Eglise Saint Ambroise – on ne sait pas, en réalité, lors d’une poussée d’Alzheimer, qui titube : les deux jeunes hommes, les regards des vaches folles[1] qui les suivent (quoi d’autre, sinon) ?...  et empruntèrent la rue Lacharièrre.

Ici, nouvelle poussée de vachefollite. Tel qu’une coupure du film. – Silence Radio, Neige TV. 

On reprend avec l’arrivée du Péruvien et du Blanc au numéro 3.

Devant la porte transparente derrière laquelle régnait le noir, Pompejo hésita. L’immobilité de sa figure de Peau-Rouge, aux yeux noirs, bridés, et au nez aplati, ses gestes, lents et saccadés, trahissaient l’état avancé d’ivresse dans lequel se trouvait le petit boulanger. Son compagnon, Raphaël, grand et maigre, presque albinos, paraissait prostré.

- J’me chuviens plus, dit le Péruvien en regardant le digicode d’un air perdu, larmoyant, bovin. A la fin, chy a un chiffre, ou une lettre ?

Le Blanc soupira profondément. Ses lèvres clapotèrent assez fortement. Son, regard, trouble et vide, fixait maintenant avec obstination le digicode.

Vache folle, de nouveau. Des ténèbres. Mais on peut suppose – histoire de ténèbres ! – que les gestes de deux hommes se sont répétés.

Pompejo essaya de nouveau. Son doigt appuyait avec insistance sur les touches éclairées par l’ampoule cachée du digicode.

- Eh, merde ! fit le grand. On ne va pas rester ici toute la nuit ! T’ouvres, ou merde ? Tu m’aimes ?

Pompejo leva son regard. Il eut droit à un baiser appuyé, tassé, à pleine bouche. Il fut étreint dans les bras par le Blanc. Il saisit à son tour les hanches de Raphaël en le pressant contre lui. Ils restèrent entrelacés, entremêlés, les bouches collées. Leur respiration unifiée était fortement audible ; un ronflement, on disait.

La lumière éclata dans la cage de l’escalier. Les deux jeunes se séparèrent.

Nouvelle coupure. ––––– Alzheimer. ––––– Les vaches folles se trouvent – nous nous y trouvons – dans la cage de l’escalier derrière un couple qui descend – en amorce – l’escalier en bois. ––––– Un étage. Et encore un…

Une jeune femme, petite, bien roulée, blonde et très frisée, avec un regard malveillant, vert, descendait les marches en bois du vieil escalier. Elle était suivie par un homme entre deux âges, assez potelé lui aussi, avec deux débuts de calvitie, au front et au sommet du crâne. L’homme, vêtu d’une chemise à manches courtes, noire, de pantalons et chaussures noirs, portait une grosse chaîne en or autour du cou et un bracelet, en or toujours, très voyant, au poignet.

La femme, une fois arrivée en bas de l’escalier, sourit avec une complicité rocailleuse vers Pompejo et ouvrit la porte transparente.

- On est bien rond, hein ? fit-elle en embrassant Pompejo.

- Cha va, Madame Vechpin ? répondit Pompejo.

- Ca va fort ! répondit la femme en faisant un geste de son bras, évoquant la marche d’un mécanisme de bielle manivelle, un mouvement de boxe ou l’utilisation d’un signal ferroviaire d’alarme – à la fois.

Pompejo et Raphaël attendirent que les deux autres sortent. Ensuite ils commencèrent à monter l’escalier à pied, le Péruvien en premier; le Blanc ensuite, lui mettant la main aux fesses, puis, entre les cuisses. Il n’y avait pas d’ascenseur dans l’immeuble. Et il n’y avait pas grande chance que l’on y installe un. Le bâtiment était, de toute évidence, un immeuble de rapport. Il n’y avait que des studettes. Pas d’appartements. Même pas de vrais studios. Tout avait été divisé en petites surfaces à louer facilement.

- Il te plaît, mon cul ?

Pompejo haletait, essoufflé. Ils étaient au quatrième déjà.

- J’ai le baveux en l’air, annonça Raphaël.

- On arrive, dit Pompejo.

Au sixième, le Péruvien quitta l’escalier et emprunta le couloir de droite. Suivirent plusieurs tournants.

- Chchchch, fit le boulanger en caressant avec son index les lèvres de l’autre.

Nouvelle embrassade saliveuse.

Ensuite, le Péruvien sortit les clés de sa poche et, en tournant le dos au grand, ouvrit la porte. Cependant le Blanc lui tripotait les fesses.

Ici, l’abîme vachofollien devient de nouveau béant.

À la reprise, Pompejo et Raphaël sont – on le devine plutôt qu’on ne le voit – entièrement nus, alités... Nous nous trouvons dans la studette dont le loyer représente un tiers du salaire de Pompejo... C’est tout petit... Tout... Le canapé convertible prend toute la place, en tant que lit... Les deux jeunes hommes fument... On aperçoit bougerlors et dans un long silence total – le bout incandescent de leurs cigarettes...

- Et voilà, dit la voix de Pompejo. D’ici trois ou quatre ans, je vais y retourner. Mais en vainqueur. Seulement et certainement ! J’ai versé déjà des arrhes pour un bloc de trois étages. Pour toute la famille. Un clan, quoi ! Et trois ou quatre boulangeries. Je ne vais plus travailler, moi, bien sûr ! J’ai donné, moi ! Non ? Tu ne trouves pas ? Je laisse la place et le plaisir aux autres. Et il y en a ! Il y en aura !...

- Oui, concéda la voix de Raphaël. C’est un tout autre monde. J’ai jamais été en Amérique Latine.

Suivit de nouveau un long moment de silence.

Le trou alzheimerien qui s’y enchaîne est une prolongation insaisissable du silence. Il prend l’allure d’un trou noir.

Soudainement, un bruit bizarre. Une espèce de râlement spasmodique. De plus en plus fort, perçant.

- C’est quoi ça ? demanda, dans le noir, la voix effrayée de Raphaël.

- J’sais pas. Ca vient d’où ? fit à son tour Pompejo.

Ils se dressèrent sur leurs séants, tous les deux. Ils regardèrent droit devant eux, droit dans le noir de la studette. Ils étaient (comme des) aveugles. Ils écoutaient, apeurés.

Le noir résonnait toujours du bruit bizarre ressemblant à un râlement. De plus en plus fort.

- On meurt là, fit Raphaël. Là !

Le Blanc tendit la main tremblante vers le mur d’en face.

- C’est qui, là ? fit-il de nouveau.

- J’sais pas. C’est un nouveau. Un vieux. J’sais pas.

Le noir vrombit. De plus en plus bas et de plus en plus intensément, le noir vibre et résonne. L’estomac des ceux présents est lourdement heurté par les ondes de ce bruit profond.

Dans son lit, le vieil édenté, les yeux fermés, luttait contre la mort. Ou contre la vie. Sa respiration – un râlement – était rare. On ne savait pas si c’était à cause de la faiblesse du moribond ou à cause de la force pas trop grande encore avec laquelle la vie se faisait extraire du corps.

L’Univers se noircit. Et nous savons que nous nous trouvons maintenant dans les bronches pulmonaires du vieux. Tout est dans le noir. Mais nous savons bien qu’il ne pourrait pas être autrement dans un poumon. C’est de làou par là !que le son vrombissant arrive...

Raphaël se leva intempestivement.

- On se casse ! dit-il.

Il prit son caleçon jeté, avec les autres vêtements, par terre, et l’enfila avec des gestes fébriles, hâtifs.

- T’as raison, dit le Péruvien en se levant à son tour et en commençant à s’habiller lui aussi. C’est pas nos oignons !

Le râlement du mourant devint plus fort.

- Merde ! fit Pompejo en enfilant son pantalon. Il crève ! Qu’est-ce que j’fais ? J’appelle les pompiers ? Le SAMU ?

Et là, il faut dire que lorsque le vieux respire de plus en plus difficilementdans ses poumons, la lumière létale devient de plus en plus forte, les deux jeunes, Pompejo et Raphaël, le Péruvien et le Blanc, pris de panique, descendent les escaliers quatre à quatre.

Arrivés dans la rue, les deux se séparèrent et fondirent, chacun de son côté, dans une autre direction, dans le ventre de Paris qui, avec un petit bruit (espèce d’esquisse de hoquet), avec un petit gloup, les avala et commença à les digérer.

Les vaches folles, cette fois-ci, prennent totalement le dessus. Elles se révèlent permanentes, continues, infinies, éternelles.

Le vieux, dans sa cage, rendit mental et âme.

Le rire menu, nain et maigre de la vache folle se fit entendre dans le noir total des poumons du mort[2] ainsi que dans le ciel lointain et hautain de Paris[3].


 

 

 



[1]           A la fin du deuxième millénaire, l’Europe essuya une « épidémie mentale » jamais essayée jusque là. La vache, sacrée sur d’autres méridiennes, devint la cible d’une attention hors du commun. Nombre des membres de l’herbivore race bovine nourrie à la farine animale endurèrent la traversée interne des foudres à répétition en se laissant secouer par la décomposition violente des comètes internes ; des comètes bovines catastrophiques et catastrophistes. ––––– La poliomyélite spongiforme des bovins et le syndrome d’Alzheimer (décrit pour certains vieux) furent mis en relation. La guerre commerciale, douanière et verbale fit rage. ––––– Les poètes s’employèrent pour évoquer d’une manière métaphorique les célestes Taureau zodiacal et Voie Lactée. ––––– L’espèce humaine, prométhéenne, faustienne et équarrissante, mania (comme toujours) le feu, épousa, comme toujours, la vie et la mort, sauva un fois de plus son mental (en détriment de tout autre). Elle tua et brûla de dizaines de milliers d’herbivores bien nourries avec des farines animales. Des milliards de tonnes de viande, os, tripes, cornes, sabots, peaux finirent dans des crématoires. ––––– Quant aux vieux...

 

[2]              …il y rencontra le nénuphar mortel décrit par un certain Boris Vian, membre de l’intello-anarcho-bande de Saint-Germain, partiellement tombée dans l’oubli...

 

[3]           …une Vache Sacrée, sautée par le Taureau Zodiacal, y faisait jaillir son lait appelé par les humains comme toujours sains d’esprit, Voie Lactée…

 

[4]        Malin celui qui pourrait définir d’une manière parfaite, irréprochable la littérature. Plus malin encore celui qui pourrait démontrer que l’humain n’en aurait pas besoin. Et encore plus celui qui réussirait à accréditer l’idée que ce besoin ne serait pas inné.

Entre information, formation et évasion, la littérature (orale, écrite ----------- ou autre) prend l’aspect d’un procès ----------- qui se passe, comme tout autre procès ----------- entre.

Vache folle
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21 septembre 2008 7 21 /09 /septembre /2008 07:40

Avant-propos

 

Comment ne pas être lourd lorsqu’on touche à la migration (é ou im) ? Superflue pour beaucoup, dépassée et transgressée pour encore plus (par la vie même, espèce de migration erratique entre la naissance et la mort), la question nous pousse vers le racisme et vers l’eugénisme ou, au contraire, vers un métissage accéléré et vers l’unification raciale ----------- vers l’expansion transgénétique et cosmique, encore plus lourde  que celle vers le Far West… Notre ADN erra bientôt parmi les étoiles solaires ou hyper-solaires, allumées ou éteintes, parmi les trous plus ou moins noirs ou morganatiques, emporté par des méga-ondes rayonnant de microfictions bipédo-parlantes (humanoïdes, humaines, divinoïdes, divine ----------- et tout !), parmi des vides de tous bords…

 

Nulle part

 

Que je te raconte. Le cul de sac est parfait. Sans faille. Et tu parles d’une niche, d’un terrier. Il n’y a pas de sortie.

- Entre nous – entre parenthèses – c’était par où l’entrée ?

Mais c’est plus que dans le sketch de... Comment qu’il s’appelle ? Le belge, voyons. Le gros-là. Grand et gros. Génial. Et qu’il s’engage dans un sens giratoire dont toutes les sorties sont barrées par des sens interdits. Génial !

Enfin ! Là, c’est plus que ça, c’est le manque total de sortie. Ce n’est pas que la sortie existerait et qu’elle serait interdite. C’est qu’elle n’existe même pas – et basta ! Et pourtant, je m’en suis sorti, je suis toujours vivant. Me voilà et revoilà. Touche-moi. Tu vois, on peut me toucher. Ça peut donner du courage à beaucoup. Le chômage ! Quelle histoire, le chômage ! J’ai été chômeur, moi. Moi aussi, comme toi. Plus même, peut-être. J’étais un étranger. Ce qui explique beaucoup. Tout, peut-être. Les étrangers sont plus méchants que les natifs. Ils s’accrochent avec la force de l’envahisseur. J’en fus un. J’en suis plus. En tout cas, on s’en sort si l’on s’accroche. Je te le dis, moi ! Même si ça débouche sur des sens interdits; et dans un noir complet. Tu t’en sors. Et tu t’en sortiras, toi aussi. Je te le promets. Que tu me crois ou pas, aucune importance. Je te le dis. Tant que tu restes pour m’écouter, aucune importance. Je te le promets !

Bon. Je viens de l’Est, alors. De mon Est à moi. Pas de votre Est à vous. Je veux dire qu’il est simple, voire simplet ce votre Est ! À peine savez-vous, par exemple, que la Slovénie, la Slavonie et la Slovaquie ne sont pas vraiment la même chose. Ni Budapest et Bucarest.

 

Comme si on pouvait être d’un anticommunisme secondaire ! Ou supérieur. Ou très supérieur !... Quelle connerie, ce très supérieur ! Mais le très médiocre... hein ? On est anticommuniste ou l’on ne l’est pas. Pour le supérieur ou pour le médiocre c’est pareil.

Et moi, j’en suis un ! Je veux dire, un anticommuniste.

Mais, quelle importance ! Avec ta cervelle de soixante-huitard retardé au chômage, tu vas penser, toi aussi, comme beaucoup, avoir affaire à un réac primitif. À un anticommuniste primaire !

Bon. Donc. J’arrive de mon Est à moi. Non-différencié pour vous, les aborigènes. Le barbare arrive. Avec son anticommunisme irréductible. Avec son anticommunisme primaire. Tenez bon ! Bon. Donc. Il arrive. Et il doit gagner son pain. Son pain à lui. Il a sa femme et ses deux gosses – à nourrir ; qui, eux, ne veulent même pas savoir quant aux quoi et comment sont-ils nourris.

C’est ma tournée. Qu’est-ce tu prends ? Tu ne veux pas changer ? Moi, si. Je veux changer. Pas trop. Et pas cher. Vous me mettez moitié-moitié de la gentiane et de la mirabelle. Oui, je vais me soûler. Quelle importance ? C’est pas on jour comme les autres. On ne vend pas tous les jours trois reliure cuir dans la journée ! Et pour Monsieur, la même chose, s’il vous plaît. Et deux pressions. On va être kaput. Et tant pis !

Bon. Donc.

J’arrive, alors. Je dois nourrir les gosses et la mulier... Et je me plante ici, au pied de la Tour Montparnasse, pour lorgner le monde qui me reçoit mais qui m’assiste d’une manière tellement désagréable que je me demande – moi, l’assisté, avec mon Est en moi – si je ne dois pas partir encore plus loin. Aux States, par exemple. Au Canada. En Afrique du Sud. N’importe où, ailleurs. Au Brésil... Mais pas au Laos, ni au Cuba – hé hé hé...

 

Hé hé hé… Oui, c’est le rire de la chèvre. Les chèvres rient, elles aussi. Toutes ! Elles en ont le droit, non ? Comme nous tous. Comme vous tous !... Hé hé hé...

 

… Naturellement, je suis prêt. Prêt à tout. À laver les chiottes, en l’occurrence et bien sûr. Mais pas à braquer une banque. Il n’y a pas assez de violence dans mes tripes. Il y a même du néant.

 


    

      Le néant émane beaucoup d’énergie. Peut-être toute l’énergie. Hé hé hé…

 

 Un peu trop même, si l’on y regarde de plus près. Enfin. Bon. Donc. Je regarde les cinquante et quelques étages. Et je me demande pourquoi on les a entassés l’un sur l’autre jusqu’au Panorama du haut, annoncé par les affiches d’en bas... Bon. Et je me demande combien de chiottes il y a dans cet amas de béton et de vitres. Et si je pouvais y trouver une place. C’est beaucoup pour une seule créature. Et dès qu’on a besoin de plusieurs, on se heurte contre la porte d’une société, contre une société. Or, moi, moi je n’en étais pas une. Sauf si tu trouves que j’aie une gueule de société, moi, ou que mon monde intérieur, avec son URSS, soit suffisamment riche pour pouvoir remplacer la société... C’est rien. C’était pour rire. C’était un esprit de blague. Ou une blague d’esprit, n’est pas ? – Laisse tomber ! – Quoi ! C’est rien.

Bon. Donc.

Et en ce moment, elle s’arrête en face de moi. Spectacle et re-spectacle ! Grande, souple, les hanches serrées dans des pantalons léopard très moulés. Des bottes hautes, rouge-carmin. Veste gris-pétrole, en velours, qui fait des eaux. – Belle image, hein ? – Chevelure blonde-rousse. Artificielle. Parfumée. Elle a des yeux de cuivre et fume un gros cigare. Me regarde avec une expression d’intérêt, d’envie, d’attention, de mépris et d’ironie. Je crois y percevoir de l’humour presque. Presque, parce qu’elle est trop féroce. Elle n’en est pas capable. D’humour, je veux dire. D’une ironie souvent grossière, si, peut-être, mais pas d’humour. Bon. Donc.

Elle fume un gros cigare. Plus gros que son pouce, même. Elle a des mains fines, avec des longs doigts, élancés mais fermes, puissants.

Elle me parle. Je lui réponds. Elle sourit. Moi non plus. – C’était toujours un esprit de blague, quoi ! – Et me voilà dans son bureau. Au trente-cinquième. Elle m’explique (je pourrait dire même qu’elle m’applique, tu verras pourquoi, tout de suite) en raccourci le fonctionnement de la boîte. Tout le monde, qu’elle dit, secrétaires et standardistes mis à part, touche seulement une commission sur les ventes. Le vendeur, dix pour cent du prix de vente. Son chef, huit pour cent de chaque vente de son équipe. Le chef des chefs, cinq pour cent de chaque vente de son équipe d’équipes. Et ainsi de suite.

D’ac. Si tu veux... Encore que, avec tes ventes, tu dois être encore loin d’être à l’aise...  Je suis gentil, n’est-il pas?... La même chose pour moi, s’il vous plaît, merci.

Bon. Donc. Pour finir et pour changer de conversation. Si tu veux, on peut parler femmes. Ou autres animaux et bijoux. Bon. Pour finir, elle me trouve sympathique. Elle m’offre une chance. O.K.. Je peux essayer...

 

 

Elle appelle un des ses chefs d’équipe. Elle me présente. – O.K., que dit l’autre, et se tire. Il connaît la chanson et les pratiques. Et elle se positionne de telle façon que je n’ai plus le choix : je dois mettre ma main sur ses cuisses. Elle écarte les jambes. Elle me demande, sans me demander, tu vois ?, de lui lécher la chatte. Mais ça pue. – C’est au-delà de mon pouvoir. (Je gerbe. Dans mon intérieur. À côté de mon URSS, tu vois ?) Elle se montre supérieure, très supérieure ; de toute façon pas assez médiocre : elle me pardonne. Elle me sourit et me console. Des caresses, tiens. Elle me donne un cigare et me demande de la lui faire avec. C’était dix ans avant Monica et Bill. Hé hé hé. Aucun problème. Je le fais cette fois avec autant de talent qu’elle m’envoie voir mon futur chef d’équipe...

 

…Je peux travailler. Vendre des encyclopédies. Je vais lui faire, les jours qui suivent, d’autres choses. Des choses... des choses, quoi ! Bon. Donc. Je commence à travailler. Je dépose des dépliants dans les boîtes aux lettres. Je passe quelques deux mille coups de fil par jour en dérangeant les gens et en les demandant des rendez-vous... De la publicité gratuite, quoi ! On n’en est pas payé pour... Le meilleur moment c’est le soir.  Lorsque la maisonnée s’est ramassée de la ville. Là, tu peux obtenir un rendez-vous efficient. À midi, ou dans la matinée, tu tombes sur des bonnes femmes en manque...

 

 

Tiens. Que je t’en raconte une. Bon. Donc. Je téléphone et elle donne rendez-vous pour tel jour à quatorze heures. J’y vais. C’était dans le seizième. Rue du Hameau. Tu vois où c’est ?... Ça n’a pas d’importance. Bon. Donc. Des gens friqués. Interphone et tout. Je monte, l’exemplaire de démonstration sous le bras, et au premier on m’ouvre. Elle est jeune, assez mignonne. Elle sent le parfum. Elle me fait entrer en s’excusant : elle est au téléphone. Je la suis. Séjour banal, mais riche. Elle reprend le récepteur : « Ca y est. Il vient d’arriver. Comment ? Quoi ? Ha ha ha ! Mais non, je te dis qu’il vient d’arriver... » Elle continue. J’aperçois un gamin de deux ans au grand maximum qui, le pouce dans la bouche, me regarde impassiblement. Je suis quelque chose. Elle finit de parler et prend le gosse d’une aile pour le mettre ailleurs, dans une autre pièce. En revenant, elle s’assoit sur le canapé, la jupe large et très légère laissant deviner qu’elle s’est harnachée un porte-jarretelles... Son regard, d’ailleurs, est très éloquent.


 

Je l’ai baisée. On a baisé. Mais sans joie. Du tout. Ni d’un côté, ni de l’autre. Son mec était au travail et, probablement, il était vieux ; ou sévère ; ou ennuyeux. Elle était jeune et seule et ne savait quoi faire de sa vie. Alors elle couchait avec des VRP. Parmi d’autres. Et parlait de ça avec sa copine. Si ce n’était pas sa mère. Non ? Avec l’enfant enfermé dans la pièce d’à côté...

 

Tout ça pour te dire que j’étais de plus en plus fatigué « comme tout » quand je rentrais. On habitait Rambouillet à l’époque. Dans ses banlieues, plutôt. Une bonne heure et demie de route. En train ou dans des embouteillages. Je tombais, littéralement. Crevé. Je devais me coucher illico-presto, avant que ma vieille ne puisse formuler des désirs... Eh, ben, qu’est-ce que tu crois ? En me voyant si fatigué, crevé, elle s’est découvert des réflexes révolutionnaires. Et que je devais pas me casser ainsi. Et qu’il y avait des règles et des lois dans ce pays. Des syndicats, qu’il y avait ! Et qu’il y avait un parti communiste, aussi ! Alors, avec tous ces « il y avait », il ne fallait me laisser faire... Et tout un programme. Dire qu’elle avait fui l’Est, le sien, et ses cocos ! Tu comprends ?... Elle m’a quitté dès que possible. Dès que le mur du Berlin est tombé, elle a embarqué les gosses et est rentrée avec eux au pays. Chez ses cocos déchus (de l’URSS, de son URSS, et d’au-delà de lui) qui, pour elle au moins, valaient plus que ce monde ouvert et libre d’ici. Et que la démocratie n’est qu’une dictature impersonnelle, et tout. Voilà ce qu’elle a dit ! Bon. Donc. C’est ça le noir complet dont je te parlais tout à l’heure. C’est ça, et pas autrement. Donc... Et c’est tout. Je ne sais même pas pour quoi je t’ai raconté tout ça. C’est pas très drôle. Et finalement, ça manque non seulement d’importance, mais aussi de consistance. J’ai vendu aujourd’hui trois reliures cuir. Ça s’arrose. Et ça s’arrose pas seul. On voit bien. On emprunte le rond point sans issue aucune, et puis on arrose.

 

C’est du solide, ça. Du noir solide. Quoi.

           

 

 

 

 

 

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17 septembre 2008 3 17 /09 /septembre /2008 07:53

 

                                                                       4

 

La marionnette

            La ville est déserte. Aucune voiture. Rarement, très rarement, si rarement que ça devient un événement, un bus. Il y a des feux - mais personne dans la rue. La colonne officielle roule sans aucune difficulté dans ce désert. Ils rencontrent, pourtant, un détachement de pionniers qui courent. - Leurs accompagnateurs et Iliescu parlent avec l’aide de deux traducteurs, des Coréens, les deux, un homme et une femme, qui ont été scolarisés en Roumanie, pendant la guerre de Corée...

 

L’homme

            Comme mes petits camarades : Kim Kim Woo, Am De Yong, et un troisième, dont j’ai oublié le nom.

 

L’épouvantail

            [après une pause] ...Nous arrivons devant une grille à l’ouverture automatique. La grande allée nous fait pénétrer dans un parc très soigné; extrêmement beau. Plein d’arbres étrangers, jamais vus, avec des feuilles et des fleurs peintes en des couleurs très délicates ou, parfois, très flamboyantes, frappantes. - Le ciel est clair. Il fait chaud. - Kim Il Sung met à notre disposition l’une de ses résidences présidentielles.

L’homme

            Elle est grandiose.

 

L’épouvantail

            Nous montons, tous, sans exception, démocratiquement, dans l’appartement de Zoé. Le bar - généreusement rempli. Nous ouvrons une bouteille de whisky.

 

[Les lumières s’éteignent; tout plonge dans le noir; l’homme seul reste isolé par un spot de lumière.]

 

L’homme

            Tout peut être fatal ! Il n’y a pas de démonstration valable pour le contraire. Notre tête n’accepte que la fatalité comme valeur sûre ! Ni la nécessité, ni le divin ! Ou bien, si. Dans la mesure où ils sont fatals, eux aussi. La nécessite. Le divin. - Fatals ! -  Ça ne demande pas d’explication, ça. La fatalité. - [pause] Être ou ne pas être poursuivi par le K.G.B., par la Tchéka, par le N.K.V.D., par le G.P.U. [prononcé:  « guépéou »], par la Securitate.

 

L’épouvantail

            [isolé par un autre spot de lumière] Tiens. Ca me rappelle quelque chose. [rire] Etre ou ne pas être! [au public] Certainement! Oui! Mais, au delà de cela! Le nom d’Aragon, Louis Aragon vous dit quelque chose?... Oui?... Non?... Ecoutez[1] :

 

Je chante le Guépéou qui se forme                  

en France à l’heure qu’il est                

Je chante le Guépéou nécessaire de France                

Je chante les Guépéou de nulle part et partout             

Je demande un Guépéou pour préparer la fin d’un monde                   

Demandez un Guépéou pour préparer la fin d’un monde,                    

pour défendre ceux qui sont trahis                   

pour défendre ceux qui sont toujours trahis                 

Demandez un Guépéou                       

Il vous faut un Guépéou

 

La marionnette

            [voix, dans le noir] Vive le Guépéou figure dialectique de l’héroïsme

 

L’épouvantail

Vive le Guépéou véritable image de la grandeur matérialiste

            Vive le Guépéou contre le pape et les poux

Vive le Guépéou contre la résignation des banques

Vive le Guépéou contre les manœuvres de l’Est

Vive le Guépéou contre la famille

Vive le Guépéou contre les lois scélérates

 

La marionnette

            [voix, dans le noir]

Vive le Guépéou contre tous les ennemis du Prolétariat

VIVE LE GUÉPÉOU

 

                                               [Lumières pour tout le monde]

 

L’homme

            Puis-je reprendre? [approbation silencieuse de deux autres] O.K.. Donc. Être ou ne pas être suivi par le G.P.U.. Et tout ça..., et tout...  Vivre ou pas vivre en des Fatalands. Même. Donc. Ou même et donc ! - Être ou ne pas être à côté de la fille de Ceausescu.

 

L’épouvantail

            [après une pause] ...Vous vous trouvez sur l’immense terrasse de l’appartement de Zoé. Les autres se sont retirés. Il est deux heures du matin. Le ciel est clair et transparent. Les ombres du parc exhalent une humidité fraîche. Vous vous trouvez dans la maison, dans le parc - sur la propriété ! - de Kim Il Sung ! Que, diable, cherchez-vous ici ? Enfin, là, là-bas ! Que, diable, y faites-vous ? Zoé s’appuie contre toi. Vous avez pas mal bu. Elle t’incite à la prendre par ses épaules. Le parc sombre, ténébreux et frais vous envoie ses effluves purificateurs et frissonnants. Tu retournes dans le salon. Elle te suit. Tu verses du whisky dans les verres. Tu lui pose la question: « Tu sais que je suis marié ? » Dans ses yeux mordorés - de la surprise. « Non. Je ne le savais pas. » Ensuite, en te dévisageant d’un regard difficile à adjectiver, on dirait, quand même, profond, sans fond, fou, de toute façon très tendu, elle te dit: « Et pourtant, tu vas coucher avec moi. »

Le porteur de pancartes

[traverse la scène, avec deux pancartes déjà vues : PIZDA et PERDU]

[Noir soudain. Brusquement, la boucle sonore - à une forte intensité. Les lumières balayent les photos et les objets accrochés aux murs de la scène et de la sale. Apocalypse... - Le vacarme s’arrête soudainement, en pleine lumière.]



[1] «  Prélude au temps des cerises » 1931

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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 12:13

 

Avant propos

La question n’a jamais trouvé sa réponse finale, définitive. On ne sait toujours pas d’où viennent les choses (et assimilés – c’est-à-dire, tout ce qui présente la qualité de pouvoir venir). Avant d’être ----------- qu’est-ce que c’est ?

Bien évidemment, ce sont des questions trop lourdes pour un « support » comme ci-dessous. Mais ce n’est pas ça qui va les empêcher d’arriver, n’est-ce pas ? Ce n’est pas ça qui va écraser ce qui suit.

 

D’où vient tout ça ?

                                                                                                                                                                                                                                        Isabelle laissait flotter son regard par-dessus les têtes des petits. Les enfants dessinaient. Sans explication possible.

 

 

Comment se faisait-il qu’ils dessinent, les bonshommes ? La question, venue de nulle part, trouva et traversa l’esprit et – comment dire – la chair d’Isabelle. Son être. Immatériellement et terriblement réelle, concrète. Inquiétante. Agréable : rumeur d’une vie nouvelle.

 

 

 

Ou encore : comment se faisait-il qu’ils chantaient, les braves hommes ?

 

 

 

 

 

 

 

Et quoi dire de la danse ?

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la salle de classe, les petits bruits des enfants semblaient émerger ----------- venir  ----------- d’un univers inconnu mais pas étranger ; des murmures, des chuchotements apaisants.

Isabelle, petite, mince, brune, tourna son regard vers la porte fenêtrée. De l’autre côté du couloir, à travers les carreaux d’une porte similaire, elle aperçut de nouveau la tête léonine et les épaules éléphantines de Vincent.

            - Trop normal, il ne l’était pas, celui-ci... Ce Vincent-ci...

            Ça, du moins, c’était sûr ! Sinon, quel mec, quel vrai mec se serait employé pour devenir ce que celui-ci était devenu, lui, maître d’école ?...

 

 

Les jeunes mâles n’ont rien à foutre des gosses. Quand ils en ont – des enfants, c’est-à-dire –, ils cessent d’être jeunes, ils ne le sont plus. Ou ils les abandonnent. Les mecs – les enfants, c’est à dire. Mais, jusque là, ils ont d’autres soucis.

- Se bagarrer. Baiser. Fumer. Dealer. Cracher. Frapper. Battre. Se ré-bagarrer. S’en tôler...

Montrer ses dents.

Voilà, pour les jeunes d’Aulnay sous Bois. Sans exception aucune, paraît-il. Les enfants, c’était l’affaire de qui l’on veut, mais pas la leur, à eux. Clair ? Clair ! À eux... Et voilà, Vincent, avec ses grosses épaules et sa tête énorme, faisait exception. Il était un peu, un peu beaucoup, ou carrément beaucoup – débile.

 

 

 

Bon, il n’était pas d’Aulnay sous Bois – O.K.! –, mais de Clichy sous Bois. Et encore ! Car tout le monde n’était que très peu de là-bas. Et Clichy, et Aulnay c’était que des localités qui n’existaient que par leurs cités bourrées d’immigrés majoritaires. Or eux, Isabelle et Vincent, n’étaient pas des immigrés. Et encore moins des pauv’ immigrés.

- Ils étaient nés ici.

Mais ils étaient des immigrés, pourtant : dans les cités d’immigrés. Dans les cités des immigrés. Clichy et Aulnay ; les deux, des  « sous Bois »...

 

 

Dieu sait quelle sorte d’oiseau était encore ce Vincent ! se dit Isabelle en tournant son regard vers les fenêtres répondant sur la cour. Le soleil brillait de mille feux. Le magnolia commençait à perdre ses pétales blancs.

            - Bientôt onze heures. Bientôt, la récré.

            Dieu seul sait, se dit encore Isabelle, s’il souhaitait vraiment s’occuper des enfants, s’il n’est pas – en l’occurrence – pédophile, homosexuel, impuissant..., s’il n’est pas extraterrestre encore...

Isabelle tourna de nouveau les yeux vers la salle de l’autre côté du couloir. Elle rencontra le regard du jeune homme. Il souriait. Il y avait de l’amour dans ce regard qui jaillissait par les fenêtres de cette tête léonine-là plantée sur ces épaules éléphantines..., de cet être extraterrestre.

La sonnerie retentit brusquement. Suivirent le charivari et les boucans habituels des enfants qui, malgré, ou, plutôt, avec toute leur attitude silencieuse de tout à l’heure, n’attendaient que sortir, crier, courir, se pourchasser, rire... Bon, bon, on ne savait pas d’où venait le dessin ; ni la musique, d’ailleurs, ou la danse..., mais la gaieté non plus ! D’où venait-elle, cette gaîté ?

Mais les enfants, eux-mêmes, d’où ventaient-ils ?

Isabelle se sentit trahie. Ils étaient tous joyeux, bruyants, insouciants ou, pire !, sans souci !... C’était qui, eux, les gamins, quelle obscurité ----------- absurdité ----------- quittaient-ils, quelles ombres -----------  non sens ----------- laissaient-ils derrière eux, vers quoi se dressaient-ils pour qu’ils soient ainsi..., tel qu’ils étaient ? !

Isabelle se dirigea vers la porte restée ouverte. Il faisait beau, finalement, dehors. Pourquoi rester dans la salle ? Le soleil brillait ! L’air était transparent ! La terre de sous le magnolia d’à côté commençait à se couvrir de pétales blancs...

Vincent sortit en même temps de la salle d’en face. Il souriait. Il y avait beaucoup de douceur dans son regard. Il avait l’air débonnaire, bonasse, Vincent. C’était ça ! Ce n’était qu’un niais, un molasson, un jobard. Rien (et pas plus) que ça. Et ça..., ça sortait d’où ? !

 

 

Isabelle sourit pendant que des larmes commencèrent à couler sur ses joues.

 

 

 

 

 

 

- Ça va ?

Vincent la dévisagea avec intensité. Il se montrait prévenant. Il était alarmé. Il y avait même du « je me fais ----------- tu me crées ----------- des soucis » dans son attitude.

Isabelle fit un signe affirmatif.

 

 

Les coins de ses lèvres se crispèrent un peu.

 

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23 août 2008 6 23 /08 /août /2008 14:30

Avant propos

Comprendre, voila qui est difficile. Toujours dubitative et incertaine, la compréhension crée plus d’incertitude que de certitude. Pourtant, même si elle n’explique rien (aucune explication ne dépasse pas l’état de la description ----------- opinion, leurre, illusion), l’entreprise rend l’atmosphère respirable, la vie vivable. C’est tout. On passe sa vie en comprenant. On se construit en comprenant. Pas autrement. C’est en fonction de quoi et de comment on comprend, qu’on devient ce que et comment on est. Quant à parvenir à être ce que et comment on est (en savoir, en sus) c’est tellement difficile que, en creusant encore un peu, on arrive à saisir que la compréhensions – en fin de comptes – n’a autre chance que de quitter la raison,de la rejeter ----------- l’abandonner. L’inverse n’est pas possible. On ne peut pas se séparer de la – de sa – compréhension, et d’autant moins de la compréhension de soi. Et tant pis pour le quoi et le comment de cette compréhension de soi. Elle existe tant qu’on existe.

Comprendre c’est une affaire strictement personnelle (on comprend le monde en se l’appropriant, en le personnalisant), tandis que raisonner c’est ne plus se comprendre soi même, s’aliéner sa propre personne ----------- le monde. En raisonnant, on se laisse porter par l’impersonnel, par l’incompréhensible. ----------- C’est dire donc que la compréhension et la raison font deux ----------- elles se mettent des bâtons dans le roues l’une l’autre.

Alors, comment s’y retrouver ----------- se débrouiller ?  

 

 

Mission ratée

– elle attendra, elle, la compréhension –

 

En tant qu’étudiante en droit, Elvire doit suivre des stages pratiques. Aujourd’hui, c’est dans la police que cela se passe. Elle accompagne une équipe chargée d’arrêter deux tziganes de Balkans. Ils sont soupçonnés de meurtre. Ils se planquent dans un bidonville sans histoire mais (ou car) débordant de présent et d’éternel, poussé comme une dartre, comme une grande colonie de champignons de la misère…

Les mots manquent à Elvire. Entrée dans le camps avec le deuxième rang de l’équipe, elle a à sa droite un policier blond, garni d’une tête de Russe ou d’Allemand (cette différence n’a jamais été évidente, pour Elvire). La trentaine. Beau, même si un peu trapu et fort. Avec une expression de détermination placide bien figée sur son visage plutôt oblong et rougeâtre. À gauche, une femme, très jeune, une adolescente on dirait, type maghrébin, avec des grosses hanches et des grosses fesses et des beaux yeux d’un noir absolu, disposée à sourire avec une joie infatigable et sans entrave, sereine (et impossible), incompréhensible (– crétine ? –) et, selon le cas, contagieuse ou agaçante. Un peu plus loin devant eux se trouvent les chevronnés de l’équipe et un juge. Le juge n’a pas voulu laisser la télévision les accompagner.

 

 

 

La journaliste, une débutante à peine plus âgée qu’Elvire, a essayé de s’y imposer, mais en vain. Le caméraman, plus âgé (plus sage !), l’a déconseillée d’ailleurs, lui aussi, de trop insister. L’affaire était mal partie. Si la police – ou la justice – ne voulait pas avoir la presse sur ses trousses, pas la peine de faire forcing. Une descente de la police non préparée – que des complications ! – Mieux vaut rester à l’entrée du camp et d’essayer faire son travail autrement. En filmant et en interviewant après – avec l’avantage du positionnement : la police et la justice pouvaient être plus facilement épinglées…

 

 

Elvire est émue. Ce premier clash l’a excitée. Mais elle n’émane pas, ne libère pas, ne rayonne pas son excitation. Elle est comme dans un film où elle joue le rôle de la jeune femme qui veut apprendre. Elle sait – dans le film, mais aussi dans la vie – que c’est dur ce à qu’elle allait se frotter ; c’est dur à apprendre. Elle sait qu’elle devait faire une impression mémorable (inoubliable, c’était trop), si elle voulait continuer à accompagner des pareilles équipes… Sur la police, bien sûr, que sur la justice – l’impression. Elle n’a pas encore décidé quelle direction allait-elle prendre, justice ou police, mais elle veut avoir affaire à des cas compliqués, intelligents et violents. Vivre à quatre cents mille volts. Pas moins. Devenir célèbre ! (Un peu plus tard, mais pas trop tard, certes !) Et pour ça, on doit être dure, acharnée, limpide dans ses raisonnements, et extrêmement sûre dans le choix de ses buts. Elle se retient, donc. Elle se montre très contenue. Avec une volonté (et une patience, une endurance) en fer.

Dans le seconde (et ultime) rang de l’équipe, elle s’avance maintenant vers le cœur du bidonville. Il faut trouver un certain Viorel Pisicã. Ce n’est pas le caïd, mais un des passeurs, paraît-il. C’est lui que l’on doit contacter ou interpeller en premier. Pourquoi ? Ce sont des ordres !

À droite, dans un cube délabré en cartons, bidons et tôles, on aperçoit un des invalides que l’on trouve habituellement dans la rue, aux feux, entre les files des voitures, pour y exhiber son bras tordu, dont la main, inutile, a les doigts raides, dirigé ou disposé anormalement, évoquant quelque chose de très connu : le diadème de la Statue de la Liberté.

Des enfants de toutes âges, sals, débordant d’une vivacité violente et éclatante, traversent en courant-hurlant l’illusion de voie qui sépare les rangés d’huttes, barakas, abris de fortune, caravanes. Une flaque témoigne de la présence de l’eau dans le camp ; le tuyau en plastique jaune, attaché à la « bouche d’eau » ouverte par les pompiers, « par souci d’hygiène », est plié. Ça goutte, seulement.

Plus loin, toujours à droite, des ados mâles s’amusent en troussant les longues jupes tziganes de deux ados femelles qui les provoquent en leur jetant des obscénités accompagnés de rires sans joie humaine, excités…

La musique-bruit d’un accordéon dont le soufflet est rapiécé avec des larges bandes de scotch marron, résonne très fortement, maintenant. C’est à gauche que ça se passe. Entre deux masures, sur un lambeau un peu enherbé, quelques jeunes dansent, avec des mouvements venus d’ailleurs, tantôt élégants, tantôt triviaux, pornographiques… De toute évidence, le camp se contrefout de l’arrivée de la police.

C’est une arrivée, pas une descente !

Sur le seuil de sa hutte, une tzigane grisonnée, même si pas vieille, sale, menue verse de l’eau de vie dans un biberon. À côté d’elle, posé par terre, un nourrisson enveloppé des pieds à la tête en des vêtements-torchons. Elvire voit, comme dans un éclat de clairvoyance, que le bébé est un enfant volé. Nourri à l’alcool, il dorme et laisse sa maîtresse mendier en paix. À peine s’il respire… – …il respire à peine. Il n’a pas besoin de beaucoup d’air. L’atmosphère des tunnels des métros le pénètre par la petite bouche, par les narines délicates ; ses paumons s’en imbibent. Il vivote, en dormant. En contacte directe, même si artificiel, avec ses anges… Ses anges prélétaux.

 

 

Des anges ou des esprits – qui vaquent encore dehors, comme chez tous les jeunes… Le vieux étant celui qui a avalé, digéré, assimilé ses anges – tous ; – et quelques uns de quelques autres !...

 

 

 

 Car il allait mourir, le petit kidnappé en Hongrie, en Moldavie, en Ukraine, en Bosnie, ou qui sait où ailleurs, il allait mourir d’ici peu. Ce n’était pas possible qu’il dorme tout le temps. Supporter l’alcool, non plus, ce n’était pas possible. Certainement. – S’il survivait, il allait certainement être mutilé, comme le mendiant aux doigts-diadème de la Statue de la Liberté.

Un frisson glacial et douloureux traverse le dos d’Elvire. Elle comprend. C’est à dire : elle sent. Tout ça peut être vrai. C’est vrai.

Elle voit, dans le même éclat de clairvoyance impuissante, émerveillée et limpide, aliénante et réconfortante, comme la tzigane grisonnée et menue, qui biberonne à l’eau de vie son outil de travail, le bébé volé, prend la défense de sa propre fille maltraitée par un jeune homme, probablement le mari ou le concubin de celle-ci. Il frappe la jeune femme avec ses poings et, une fois qu’elle tombe à terre, avec ses pieds. Il est ivre et blanc de colère. La vieille qui alcoolise le bébé, huasse le ton et commence à hurler, à beugler. La police intervienne. On menotte l’homme. On menotte aussi la vieille. On prend le bébé alcoolisé. On embarque tout ce beau monde dans la voiture de police qui attend à l’entrée.

…Viorel Pisicã reste introuvable. Personne ne sait où il est, où il peut être. Encore un peu, et on pouvait se demander si vraiment ledit Viorel Pisicã avait une existence réelle.

C’est une mission ratée. De toute évidence. Ratée, et voilà !

…Le soir, dans le lit qu’Elvire partage dans une chambre de bonne avec son copain, Raphaël, l’étudiante ne parle que très peu de ce qu’elle a vu et vécu dans la journée. C’est trop compliqué, et les mots lui manquent. Et de toute façon, c’est une mission ratée. Ce n’est que ça, une mission ratée. Rien de spécial. Rien à comprendre. – … En tout cas, Elvire, elle, ne peut pas comprendre, elle.

 

 

 

Ensuite, il y a de l’animation dans la petite chambre de bonne. On se cajole, on se câline, on fait l’amour. On halète. On soupire. On se découple. On s’apaise. On se calme. On s’endort. – Elle attendra, elle, la compréhension de cette mission ratée.

 

 

 

 

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