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  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
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  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

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26 juin 2008 4 26 /06 /juin /2008 04:54

-------- Am avut dreptul la mai multe vizite din partea unor români pe acest blog. Cuvîntul de căutare : Moldovan ; cuvînt pe care l-am folosit într-o schiţă intitulată « Or triste » (Aur trist) : o familie fără nume, aterizată cîndva în istorie, undeva pe lîngă Deva, familie ursuză şi misterioasă, ai cărei membrii vorbeau cu un accent moldovenesc… – de unde numele de Moldovan… -------- Nu ştiu cine au fost vizitatorii respectivi, nici cît timp au zăbovit pe paginile schitei respective. Dar fenomenul mi-a dat de gîndit. -------- Cine ce treabă are cu numele de Moldovan ? Si, la urma urmei – sau în primul rînd ? –, ce treabă am eu, scriitor cîndva de expresie română (chiar dacă născut la Paris), care s-a aruncat acum mai bine de douăzeci de ani într-o altă expresie, într-o altă limbă, într-o altă viaţă ? -------- Răspunsul poartă nenumărate sensuri, care mai de care mai atrăgător si mai apăsător în acelasi timp. --------Trecerea dintr-o expresie într-alta, dintr-o limbă într-alta, dintr-o viată într-alta nu numai că nu e interzisă, nu numai că e posibilă, dar e chiar indicată dacă nu cumva chiar obligatorie -------- Drept consecinţă, nu e o întîmplare că Moldovan, nume de origine carpatină şi de personaj « transhumant », apare într-un text francez. Nu e o întîmplare că pagina Internet în franceză, unde apare personajul respectiv, e vizitată de internauţi care, ca mulţi alţi internauţi în multe alte cazuri, caută cu totul altceva decît ceea ce găsesc. -------- Această lipsă de întîmplare e tulburătoare. ( La fel – pentru a termina pe un ton mai jucăus – şi rima interioară din ultima propoziţie...) --------

 

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20 juin 2008 5 20 /06 /juin /2008 12:12

 

Avant propos

On dira que, lorsque l’enfant posera sa question, il sera assez mûr pour comprendre la réponse en question (sic), qui, elle, sera souvent cachée dans ou par la question en question (re-sic !).

 

 

Cela ne sera pas le cas de l’adulte, ni celui de l’homme en général, ni celui de l’humanité. Nombre de questions formulées par ceux-ci ne trouveront pas de réponses satisfaisantes (même si elles arriveront à générer leurs réponses).

 

 

On dira que, de question en réponse et de réponse en question, les choses finiront souvent là où, enfant ou adulte, homme en général ou humanité, on se montrera capable de formuler de telles questions qu’aucune réponse ne pourra plus leur être apportée. Ou là où les questions susciteront de réponses ahurissantes, preuve que les questions et leurs réponses pourront ne pas faire partie de ce monde ; ou, ce qui ne sera pas mal non plus, que ce monde sera de nature ahurissante.

On dira tout cela !

Par la suite, pour les éventuelles questions, on sera là pour y répondre ; ou pas.

 

 

 

Mars futur  

(Avant que la planète rouge ne soit colonisée)

 

Le message passe avec difficulté. Le gouffre qui sépare la jeune fille de son père ne porte pas de nom encore. La collision entre le génie nerveux, chaotique, nébuleux de Rolande et le calme-plat « néantique » de Michel donne naissance à une étincelle sans consistance, foudroyante et fantomatique, d’autant plus froide que pâle. C’est la réverbération du monde habituellement insaisissable, même si voisin : le possible et l’impossible y achèvent leur drôle d’union, sans secousses, sans explosions, sans implosions, sans effets – sans causes. (En même temps, c’est comme si on essayait d’attraper un duvet pris dans des tourbillons d’air.)

Rolande a treize ans et les seins à peine bourgeonnés, à peine soupçonnés. Sur sa figure, qui a cessé d’être délicate, tout en restant frêle, glissent avec célérité des expressions parlantes, rapides et pures. Rolande est intérieurement à l’affût de ses propres composantes et forme de liberté, dont la séduction réside dans une certaine aspiration-absorption réciproque de la jeune fille finissante et de la jeune femme naissante.

Rolande est précoce. Très précoce. On dirait – en écoutant son ennuyeux de père – même plus : monstrueusement précoce, voire monstrueuse tout court.

L’état de génialité dans lequel se trouve Rolande actuellement, lui permet d’avancer des idéo-structures. Deux, notamment, qui se manifestent alternativement.

La première de ces idéo-structures a affaire à l’agriculture. Rolande soutient que travailler la terre ne serait possible qu’avec la complicité, voire la demande de la terre-même. Les mouvements des plantes, des animaux et des minéraux de la terre (des mouvements si fortement, si organiquement terrestres, qu’on peut considérer que tout se passe à l’intérieur, dans la terre), laissent entendre, prouvent même, que ladite terre soit agencée de cette façon précise. Et comment serait-il autrement ?... Ensuite, pour travailler la terre d’une manière efficiente et efficace, c’est à dire, non-définitive, il faut un savoir si complexe, « couvrant » les spécificités des terroirs, que l’on ne peut pas imaginer comme acquis par des « découvertes », mais seulement par l’apprentissage du prométéisme, suivi par le développement et l’élargissement de celui-ci.

Mais qui pouvait bien être l’apprenti (le sujet ! la victime !) de ce (nouveau !) Prométhée terrestre sur Mars ; mais qui, encore – Prométhée ? 

La deuxième idéo-structure de Rolande affirme que les mathématiques s’enseignent et s’apprennent. Donc, violence ! Tout le monde ne peut pas comprendre une, plusieurs, toutes les mathématiques. Néanmoins, ce que l’on considère comme civilisation aujourd’hui a été bâti par la minorité des gens qui « (dé)tiennent », les mathématiques. L’humanité est agressée intérieurement, comme hier, comme avant-hier…, par cette minorité ; le monde, l’univers (et pourquoi pas Dieu ?) sont bâtis sur et par des mathématiques ; « la mondialisation » c’est ça : la victoire subtile et planétaire des mathématiques, des règles de conduite communautaires qui favorisent encore et toujours le développement des mathématiques (pour ne pas dire : le développement mathématique).

Quel monde étrange, le monde des sentiments mathématiques !

Un monde qui rend exacte l’inexacte, un monde asexué, amoral… et, peut-être, et pourquoi pas ?, pervers !

Par conséquent, rien de plus déductible, d’inductible et de calculable que la nécessité de pratiquer l’agriculture sur Mars. – C’est ainsi que Rolande énerve Michel, parfois. – Ça correspond à la qualité expansionniste de l’humain. Ça correspond à la capacité d’élargissement, à la capacité de ballonnement explosif (calque immatériel du Big-Bang) de l’esprit. Ça correspond aussi à l’existence de la bêtise, de la stupidité, de la folie. Ça correspond à la croyance en Celui qui habite, mais qui habille en même temps, l’Homme.

Bref, le compte est bon !

Michel, lui, est petit et mince. Il est veuf, en quête d’une partenaire en mesure de supporter sa terrible normalité. La feue sa femme en fut capable.

            Pour Michel, la civilisation moderne, à force de produire tout ce que l’on peut produire, ne produit plus rien si ce n’est de l’information. C’est l’information seule qui peut contenir tout. Absolument tout. Ainsi, tout devient plus que plat, même pas mono-dimensionnel (disons, sous-dimensionnel), mais strictement informationnel.

            Dans cet état d’esprit, le désir à peine productif de Rolande, de partir un bon jour pour on ne sait pas où et quoi, pour emmerder l’univers avec le rien qui unit et sépare agriculture et mathématiques, rend Michel mécontent. Il n’est pas d’accord avec ces fantômes juvéniles (même s’il concède que la jeunesse sans fantasmes n’existe pas). Il trouve Rolande non-adaptée au virtuel, donc non-moderne. Bref ! Trop spécifique, trop « complexement singulière », trop ennuyeuse. Pour tout le monde. D’où une certaine retenue strictement, spécifiquement « michelienne » apparentée au silence.

            Néanmoins, aujourd’hui il est plus bavard que de coutume, Michel.

Non pas parce qu’il prononce d’avantage des mots, mais parce qu’il communique d’une manière plus consistante, plus substantiellement avec sa rejetonne.

Il réussit à transmettre des choses telles que :

- Tu veux aller sur Mars pour laisser la terre « libre », mais aussi « propre ». Ou bien, tu veux quitter cette terre, car trop polluée. De toute façon, tu peupleras Mars avec des organismes probablement, voire forcement transgéniques (y compris le tien !). Tu veux vraiment commencer une vie nouvelle – au nom d’une humanité que tu méconnais (comme nous tous, d’ailleurs), au nom d’une vie dont tu ignores non seulement le sens, mais aussi le contenu (comme nous tous, d’ailleurs), au nom d’une terre et d’une nouveauté qui ne sont que des mots (comme nous tous, d’ailleurs). Une vie nouvelle n’est pas possible. Elle est continue, la vie, permanente, perpétuelle. Nous tous, ne sommes que des esclaves, et plus précisément ses esclaves, des esclaves porteurs de cette vie…[1]

Rolande lève le nez du cahier dans lequel elle perle des calculs. Le bruit du lave-linge de la salle de bain arrive dans le séjour, estompé. On dirait un petit atelier, une usinette (roulant selon des lois spécifiques, aléatoires, indifférentes, objectives).

Michel, assis sur le lit, une jambe sous ses fesses, coud attentivement la couture décousue de l’aisselle d’une blouse de femme vert-poireau, en soie. Le lit est posé sous la fenêtre, collé contre le mur.

Rolande dit :

- Ce sera ça, ou rien !

Les yeux de l’adolescente sont de fer cendré, neutres. (De la colère retenue ? Son père, l’énervait-il, comme toujours ?)

Michel, petit et décharné, coupe le fil avec les dents. Il lève la blouse verte. Il se tourne vers la fenêtre. Il examine minutieusement la blouse. Son expression est un peu figée. (Serait-il fâché ? Provoquerait-il sa fille ?)

- Il n’y a pas de vie ailleurs. C’est impossible.

Sa voix est calme et décidée.

- Et pourquoi, s’il te plaît ? Pourquoi ?

Rolande a envie de crier. – De toute évidence.

- Tu trouves mon matérialisme idiot, continue-t-elle, n’est pas ? Idiot ! Et si c’est pas vrai ? Si j’avais raison, moi ? Tu ne peux jamais avoir tort ?

- C’est que t’es contradictoire. Voilà qu’est-ce que c’est !

Michel pose la blouse à côté de lui, sur la couverture « patchwork » du lit.

- Faire de l’agriculture sur Mars ! reprend-il. Tu te rends compte ? Et de la mathématique en plus !

Les doigts de l’homme tremblent légèrement. Il parvient pourtant à ranger l’aiguille dans la petite boîte métallique, carrée, jaune, dans laquelle il y avait eu, jadis, des cigarillos. Il dépose ensuite la boîte dans une autre, ronde, bleu, toujours en métal ; une boîte à biscuits.

- Et pourquoi pas ici, sur terre ? continue Michel. Pourquoi obligatoirement sur Mars ? Pourquoi pas ailleurs ? Pourquoi pas nulle part ? Pour prouver que Dieu ne se trouve pas là, lui, en haut, mais encore plus loin, au-delà du haut, ailleurs peut-être, nulle part peut-être ? C’est pas bête, ça ? C’est pour ça que l’on t’a faite, ta mère et moi, penses tu ? 

- Facile ! riposte Rolande. On déterre les morts maintenant. Qu’est qu’elle a à… foutre maman dedans ?

Le bruit du lave-linge, sourd, est cassé par le ding-dong de la grande pendule. La pendule est au moins centenaire. Elle avait appartenu à une arrière grand tante de Michel. Aujourd’hui, elle se trouve coincée entre un buffet bleu, criblé des blessures des déménagements, et une commode flamboyant neuve, en aggloméré de bois claire. La pendule. Tout ça, dans le séjour. On y trouve aussi la table sur laquelle travaille maintenant Rolande, une armoire ni trop petite, ni trop grande derrière laquelle on place, cachée, la planche à repasser, et, enfin, un petit meuble noir à roulettes, pour la télé.

- C’est ça, fait le petit homme maigre. Ce que je veux dire c’est que la situation ne me paraît non par irréalisable, mais extrêmement morale. Je veux dire, avec un contenu moral insoluble et, surtout, non-résolue.

- Moral ?

- Moral, bien sûr ! Et ensuite, psychologique. Visant la santé psychologique et, peut-être, même celle mentale ; même si je ne crois pas qu’il y ait une différence entre les trois.

- Entre les trois !

- Ben, oui, trois : la morale, la psychologie, le mental. Oui !

…La sonnerie stridente du téléphone.

Rolande saute de sa chaise, court dans le couloir d’entrée et décroche.

– Allô ? Oui… Bonjour, Papi. Oui. Oui. Des maths qui font chier tout le monde. Ben, oui. Rien de naturel, comme tu dis. Des chiffres et des signes. C’est nul ! Comment ? Oui, il est là. Je te le passe. Comment ? Non.

Rolande refait surface dans le séjour, le combiné à l’oreille.

– Si, si, dit-elle en regardant son père qui avait commencé à déplier la jambe sur laquelle il s’était assis pour coudre. On ne se dispute pas encore, mais c’est comme si, presque. Absolument. On dit que faire de l’agriculture et de la mathématique, des mathématiques, sur Mars soulève des questions morales, car il n’y a pas de différence entre la morale et des santés, telles que celle psychologique, mentale et tout ça. Voilà ! Et revoilà ! – O.K.. Moi aussi. Je te le passe.

            Rolande tend le téléphone à Michel. Celui-ci le porte à l’oreille, tout en se secouant la jambe engourdie sur laquelle il a été assis...

- Oui, papa ! Ça va ?

Rolande prend la blouse verte recousue pare son père. Elle l’examine d’un air content. Elle la plie. Elle la dépose sur la couverture multicolore du lit. Elle reprend sa place à la table et baisse son nez dans le cahier de maths[2].

Michel parle sans entrave aucune avec son père, le grand-père de le future martienne. Pendant ce temps - présent.



[1]              Cependant, une voix inaudible résonne dans les silences noirs, ténébreux du trop-formé de Michel. Elle dit, d’une manière sur-articulée, faisant rayonner des auras autour du père : « - Aussi, Rolande, avec ton désir mathématico-agricolo-martien, tu n’es qu’une sorte de spore, annonciateur du mycélium humain qui s’étend, s’étale inexorablement dans toutes les directions ; même dans le virtuel – dont on ignore toujours l’étendue et la puissance contaminante ; même dans le rien – s’il existait, celui-ci. C’est plus que de l’araignenage ou du champinionage, c’est de l’homme-reseaux – qui prépare, probablement, sa propre cristallisation, son propre compactage, sa propre implosion sclérotique. »

[2]              Cependant, une voix inaudible résonne dans les silences noirs, ténébreux du pas-encore-formé de Rolande. Elle dit, d’une manière sur-articulée, faisant rayonner des auras autour de la jeune fille : « - Papa, elle est partie en mourant, maman, ta femme. Elle s’est empressée de mourir ; de te quitter. C’est mon tour, aujourd’hui. Non pas de mourir. Mourir, moi ! Tu parles ! Et puis quoi encore ? Non. Je t’abandonne, par contre. Ça, oui. C’est ça ! C’est ton destin, ça, que d’être abandonné. Quitté, perdu, oublié. C’est ainsi que tu meurs, toi. Perpétuellement. Même si tu considères qu’il s’agit non pas de la mort, mais de la vie… Si, à ma place, il y avait un garçon, tu serais toujours tué, mais d’une autre manière. C’est un lieu commun déjà, tu sais bien, que de tuer le père. Mais moi, je ne suis pas un garçon. Je te quitte. C’est ainsi que je te tue. Pour quitter – et tuer – il en faut toujours deux…. Animé d’une vie incomplète, toi, tant que tu existes, tu serais abandonné. Moi, je partirai pour Mars, moi. Je pars déjà. Je suis déjà partie… Et tu commences à être de nouveau perdu, oublié… Et ça m’attriste. C’est la tristesse d’une femme. Je suis une femme. Désormais. Aujourd’hui. »

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17 juin 2008 2 17 /06 /juin /2008 06:42

 

 

 

 

 

 

5

 

                                                           La marionnette

              Le cas de Ghiocela, maintenant!... Qui c’est cela, Ghiocela?

 

L’homme

              Ghiocela, à l’heure de notre histoire de jeunesse, était une môme. Une catherinette « aux formes en formation ».

 

La marionnette

              ...Forme...? C’est quoi... la formation... d’une forme?

 

L’homme

            Un  visage agréable. Un nez délicat. Une bouche trop petite et trop corail pâle. Un petit menton, aigu et très peu sensuel. Des seins qui se profilaient, généreux, sous le haut de son uniforme scolaire. Des hanches qui pressentaient des courbes assez prometteuses...

 

La marionnette

               Il n’a pas aimé Ghiocela. Par contre, elle, elle l’a aimé… Elle seule… - Ça a laissé des traces. On ne sort pas indemne d’une telle situation, quand on est aimé sans aimer. [en imitant le rire de tout à l’heure de l’épouvantail] Hi hi hi hi....

 

L’épouvantail

              [à l’homme] Le triomphe s’écume en toi. Il te cristallise, toi. Il te squelettise. Il te tue… Ghiocela, entièrement nue, seule avec soi même - et seule avec toi… Ce qui se passe est trop grand pour elle. Elle quitte tout. Sa mère. Son père. Ses frangins. Tout. Elle quitte, aussi, la stupidité inquiète de l’adolescence pas encore vraiment sexuée, pour gagner une autre: l’idiotie de le sexualité aboutie, de la maturité, l’idiotie mûre. Elle est seulement encore très jeune, mais quoique et autant jeune qu’elle soit, elle accumule, entasse, engouffre tous les sentiments que la vie avait peut-être réveillés, peut-être créés en elle, tous ses sentiments, tous ses moyens avec lesquels elle s’emparait de la vie - dans l’amour seul. [pause] Elle téaime. [pause] Elle se dionne à toi. C’est ça que de t’aimer. Parfois. [pause] Puis, elle gagne la fatalité, le Fataland. [pause] Elle ne veut être que quelque chose à toi. Elle veut être à toi, la tienne... Et toi - à elle, le sien... [pause] Sans passé, ni l’un, ni l’autre. Remplis de futur, et l’un, et l’autre. Elle s’ouvre devant ta raide-verge-raide. Elle veut un enfant de toi. Elle se quitte elle-même - pour devenir elle-même. - Et tout ça - accumulé, entassé, engouffré en toi. Le jeune musicien qui chassait des sons et des sonorités de et dans un univers infranchissable pour elle... Etranger et beau. Fort de son étrangéité et de sa beauté. De sa jeunesse. De sa musique.

 

L’homme

              Bref! C’était la grande chance de sa vie. [pause] L’unique chance. La chance. [pause] C’était son destin qui changeait. Ou, plus fort encore: c’était son destin qui... arrivait. Qui lui arrivait. [pause] C’était moi ce qui lui arrivait. [pause] Mais moi, je ne l’aimais pas, moi. Et, lorsqu’on n’aime pas, l’autre n’est que de la matière.

 

L’épouvantail

              [avec rancune] Oui, de la matière… première. - Tout ça pour dire que le mal s’installa en toi. Le mal, c’est à dire le mépris. Le mépris pratiqué...

 

L’homme

              Exercé. Le mépris exercé. C’est à dire, routinier... Je l’ai découvert à quarante ans. Je parle du mal qui... habite le mépris..., qui lui suit... Seulement à quarante ans. En me regardant dans la glace. J’étais déjà sérieusement abîmé. Dépotoirisé... Je n’ai pas su, là, dans mon passé, et je ne le sais aujourd’hui non plus, si c’était le mal ou la vieillesse qui me renvoyait cette image... centré sur son propre contenu, sur le mépris et sur le manque de... visibilité qui... explosait dans mon âme. Mais là, devant le miroir, je ne sais pas pourquoi, sans me poser la moindre question sur la cause ou sur l’origine de ce que j’étais en train de découvrir, je pensai tout de suite, là, sur le seuil de ma vieillesse, à personne d’autre qu’à Ghiocela. Le fait que je n’ai pas aimé celle m’aimait  tant… Je trouve ça absolument condamnable. Et portant…

 

L’épouvantail

              Tu ne l’as pas aimée. Et ça t’avait rendu irrévocablement, même si... ineffablement... dépotoir. [en ricanant] T’as été rendu... dépotoir par l’ineffable amour avec lequel Ghiocela se clouait elle-même dans ce monde. [pause ; rire] Mais, c’est con ça ! Très con !

 

Le porteur de pancartes

              [traverse la scène muni d’un nouvelle pancarte : REMORDS]

             

[Noir]

 

 

 

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13 juin 2008 5 13 /06 /juin /2008 13:53

 

4

 

 La marionnette

              [au public] Ce qui suit se passe au Conservatoire n° 1 de Bucarest. [en indiquant l’homme] Il a quoi : huit, neuf, allons, dix ans. Il est pre-sexué.

 

L’épouvantail

              [avec sarcasme] Chacun est pre-sexué à son tour. Aussi, post-sexué.

 

L’homme

              Arrêtez !

 

L’epouvantail

              [avec ironie, à la marionnette] Arrête !

 

La marionnette

              [geste au public : « ils sont toqués ceux deux-là ! »]

 

L’epouvantail

              [après une courte pause, à l’homme] Elle était bien roulée, la salopine, plaît-il ? Si. Si. La Lolita, la petite Tzigane de la banlieue bucarestoise. Très bien roulé. Même si elle n’avait même pas dix ans… Tu la pressais contre le mur arrière de l’école, de toutes tes forces, en la protégeant, néanmoins.

 

L’homme

              [nostalgique, avec une douceur auto-valorisante] On entendait les sons des pianos, des violons, des fluttes et d’autres clarinettes et hautbois. Même par les fenêtres fermées.

 

L’epouvantail

              Oui, c’est ça ! Des sons, de la musique ! Pourquoi pas de l’amour, tant qu’on y est ? Ou du divine ! [pause] Foutaise ! Rien que de la foutaise ! Rien que ta petite bite en érection… Hi hi hi. Petite érection, mais dure. Hi hi hi. [avec une certaine pitié nostalgique] Ses petits seins étaient durs et douloureux. Elle gémit deux ou trois fois. Mais elle t’embrassait. Et vous vous colliez les bouches une à l’autre. Des connards. Pas plus que ça. Des cons. Mais si jeunes ! Des enfants encore ?… Frêles et terribles.  Vous cherchiez la baise. Vous vouliez baiser !... Dès lors, toi et ton enfance faisiez deux. Toi, avec ta main sous sa petite jupette d’uniforme... Elle, avec sa main sur ta braguette… Ce fut quelque chose, hein, ton premier jet ! [avec envie] Ça donne quoi ? [méchant, haineux] ...Vous vous êtes séparés, chacun regardant sa propre main, réceptacle du plaisir de l’autre... - ...Vous avez fini par vous craindre l’un l’autre.

 

                                                               [Long silence]

 

La marionnette

              ...Son collègue, Glück Adrian, ensuite. Plus petit que lui, plus trapu, voire tassé, fort, avec sa peau très blanche, pleine de taches de rousseur, avec ses cheveux roux, son nez « courbu » et ses oreilles pendantes... Côté caractère, un endiablé. En tout cas, il s’imposait. Il s’imposait à tout prix.

 

L’homme

              « Il n’est pas juif ! »

 

                                                                La marionnette

              [en indiquant L’homme] C’est ça. Il cirait ça. À la maison. Lorsque les siens, avec un sourire dans lequel on décelait une ondée de mépris mélangé à de la peur et de la haine, lui disaient que son ami Glück Adrian était juif.

 

L’homme

              « Il n’est pas juif ! »

 

La marionnette

              Il crie. Il est nerveux. Il croit comprendre que ce n’est pas forcement une bonne chose que d’être juif.

 

L’homme

              « Il n’est pas juif ! »

 

La marionnette

              Autour de lui, on sourit. Son père, sa mère, sa grand-tante...  On sourit. On rit même. - ...Comme si ce qui venait de se passer avait été un comble de la limpidité, de la joie, de la gaieté...

 

L’homme

Et alors, que venait-il d’arriver, de se passer ? Il arrivait, il se passait que j’avais soutenu, irrité et opiniâtre, que Glück Adrian, mon camarade, n’était pas juif ! Est-ce bien clair ?! Il n’est pas juif ! Son nom, ça, c’est allemand ! Ca veut dire chance, ça, Glück ! À savoir ! Et voilà ! Sinon, eh bien, sinon - il est roumain ! Et basta ! Oui, et quoi ? Et quoi s’il est plein de taches de rousseur et s’il est roux ? Oui, il a les oreilles pendantes ! Oui, il a le nez crochu ! Et quoi ? Quoi, s’il est lippu ? Quoi, s’il habite en plein quartier juif ? Lui, personnellement, il n’est pas juif ! Et ils allaient voir ça ! Ils allaient voir ce qu’ils allaient voir ! [il sort et il revient tout de suite, un balai à la main, qu’il agite comme un bâton de tambour-major, une casquette de travers sur la tête ;  il défile en pas d’oie] Staline, Lénine ! Staline, Lénine !

 

                                                              La marionnette

              Dans les yeux de ceux présents, sa mère et son père, sa grand-tante, éclata la frayeur.

 

 

L’homme

              [continue son défilé en pas d’oie] Staline, Lénine ! Staline, Lénine !

 

                                                                  L’épouvantail

              [en imitant l’homme] Staline, Lénine ! Staline, Lénine ! [avec une voix de plus en plus faible] Staline! Staline! Staline ! Staline !...

 

[Long silence ; intervention éventuelle du porteur de pancartes]

 

 L’épouvantail

              Après un sexe-cou ensanglanté de volaille... Oui, de volaille! Même pas d’un noble rapace. Ou d’un mystérieux migrateur... Non. Une pauv’ volaille, seulement. Et après elle, après son cou-sexe ensanglanté, après un grand nez d’une grand-tante, après la petite culotte d’une petite Tzigane et après un petit Juif pas juif - des Coréens. Ben, oui! Des coréens, maintenant. On n’y échappera pas. Et lorsqu’on ne peut pas éviter une chose [rire], on l’assume…, pour mieux l’étouffer… ainsi…, avec amour. Les trois petits Coréens, donc. Des Nord-Coréens, bien sûr. Am De Yong, Kim Kim Woo, et…

 

L’homme

              J’ai oublié le troisième. Mais il y en avait un. Un troisième, je veux dire.

 

La marionnette

              [au public, avec le ton d’un conférencier] Kim Il Sung, le guerrier Nord-Coréen pro-sino-soviétique, voulait que ses sujets soient branchés à la culture acceptée par les cocos…, culture… coco-acceptable… Ils avaient, peut-être, huit ans, ses trois nouveaux camarades. - Ils se trouvaient à vingt mille kilomètres de leur maison, de leurs parents. Ils disaient ne plus avoir ni maison, ni parents... Ils se sentaient - à juste titre, d’ailleurs - encerclés, assiégés par de non-bridés qui communiquaient entre eux d’une manière assez bizarre. Ils étaient soumis à un double contrôle. Un triple, même. Celui des instits et des profs de l’établissement scolaire. Celui du personnel de l’ambassade. Et, enfin, le Grand. Le Grand Contrôle. Le plus fréquent, d’ailleurs, dans ce monde sous-lunaire... Que nous peuplons - pour y vivre... Le contrôle réciproque. Ça, au moins, tout le monde le comprend ! Hein ! Le contrôle et la réciprocité. Tout le monde peut être... réciproquement..., compréhensivement..., contrôlable - mais contrôlant aussi... [pause ; ensuite, en parlant de l’homme] Il était l’heureux possesseur d’une mallette en carton bleu, dans laquelle on trouvait un filet, deux palettes et deux balles de ping-pong… Un ou deux jours avant les vacances d’hiver, les trois Coréens vinrent le voir. Comme quoi ils allaient rester tout seuls dans leur dortoir de l’internat, lors de ces vacances. Comme quoi, ils n’auraient rien à faire, pendant deux semaines. Comme quoi-quoi, bref, ne pourrait-il pas leur louer sa mallette, son jeu de ping-pong, quoi ? - Ils avaient de l’argent. Ils te le montrèrent... [pause] ...Le lendemain, la mallette à la main, il les rencontre et il la leur donne. L’un d’entre eux sort l’argent de sa poche. Mais il refuse d’un geste retenu et grandiose.

 

L’homme

              ...Dans les regards des trois Coréens: une sorte de déroute, d’abord ! Oui. Voilà. Pourquoi refusais-je l’argent ? Qu’est-ce que j’allais, qu’est-ce que je pouvais demander d’autre ? Une sorte de mépris, ensuite. Je n’étais rien de plus qu’un pauv’ pigeon qui ne méritait que ça, d’être déplumé. Je n’ai pas revu, d’ailleurs, ma mallette et mon jeu. - Puis, une sorte de peur. Et si je cachais, toujours, quelque chose, si le Blanc que j’étais, était différent d’eux, les bridés abrités temporairement ici, c’est à dire, là, en Roumanie, en Europe, à vingt mille kilomètres de leur maison qui n’existait plus, comme ils n’existaient plus leurs parents… non plus ?!... [pause] Et, enfin, une espèce de haine. Une haine très-très forte. Coupante. Ardente, Glaçante, à la fois. Comme la lumière du vide. Inoubliable !...

 

L’epouvantail

              Tout ça, pour dire que la découverte des autres indique ses propres limites. Je suis dorénavant, en tant qu’âme de celui-ci [il indique l’homme], non seulement moi et les miens, enfin, lui et les siens, mais aussi juif, tzigane et… [le porteur de pancartes entre et lui offre une novelle pancarte, pour qu’il la montre au public : COREEN] Hi hi hi.

 

[Noir]

 

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13 juin 2008 5 13 /06 /juin /2008 07:03

 

Avant propos

« La poésie n’est pas de la prose » a dit dans un de ses jours fastes, Petre Rado, un copain de Roumanie. ----------- Ses paroles furent reprises et répétées avec beaucoup d’application par le monde littéraire roumain. ----------- L’esprit dudit monde littéraire roumain s’y retrouvait avec délice. ----------- Beaucoup de complicité mi-angélique, mi-diabolique…

 

 

          ----------- mais, attention ! ----------- ce qui est unanimement adopté par le monde littéraire roumain, n’est pas accepté obligatoirement ailleurs ----------- ni… vice versa : le monde n’est pas toujours valable ----------- ni dans le monde littéraire roumain ----------- ni dans le monde français ----------- ni dans celui de l’au-delà ----------- ni dans celui d’ailleurs -----------

 

 

 

 

          ----------- mais, attention ! ----------- cela ne serait qu’un autre sujet ----------- pour un autre débat ----------- pour une autre fois ----------- pour ailleurs -----------

          ----------- ni dans le monde littéraire roumain ----------- ni dans le monde français ----------- ni dans celui de l’au-delà ----------- ni dans celui d’ailleurs -----------

          ----------- dans le monde, peut-être ? -----------

 

 

Cela étant, revenons à nos moutons ----------- à nos mondes -----------  pour dire : et si, pourtant, l’espace entre la poésie et la prose n’était qu’une fine membrane permettant l’osmose réciproque de la prose et de la poésie ? ----------- et si la prose et la poésie étaient non pas la même chose (----------- ça non, cher Petre Rado ! -----------) mais dans la même chose ? ----------- À l’instar de Dieu et des hommes, par exemple.

 

 

 

  ----------- ce serait encourageant, n’est pas ? -----------

 

 

           ----------- très ! -----------

 

         --------- pour qui ? -----------

 

 

 

 

 

          ----------- pas belle la vie ? ----------- hein !? ----------- pas belle ? -----------

 

 

Une merveille[1]

 

            Elle n’a pas à mourir.

Elle est forte.

Corpulente.

Ronde.

Supéronde.

Par la même, puissante.

Elle aime énormément la bonne chair.

Elle aime immensément les parfums.

Elle parfume le monde.

Elle virtualise le monde.

Elle y rayonne.

Elle se virtualise elle-même.

Elle virtualise.

Toujours entourée par de l’agréable.

Elle aime ça.

Et ça se voit.

...La ménopause ?

...Elle s’en moque.

...Ça la fait rire.

Elle n’aime pas tous les porteurs de...

Elle aime uniquement certains d’entre eux.

Les « mastocs », d’abord.

Solides.

Puissants.

Des mâles, quoi !

Incapables de s’auto-dépasser, puisque parfaits dans leur rôle de baiseurs balourds.               ...Ça, quand ça te prend dans ses bras, quand ça te fait coucher sur le dos et écarter les jambes – ça –, c’est quelque chose !

...Pour ne pas parler de ce que ça fait lorsqu’on te demande de te mettre à quatre pattes.

...Et tant d’autres !

Ensuite, « les spirituels ».

Les esprits ambulants !

Rares !

Traqués, évidemment, par des ombres.

...Tu ne sais pas par où ils vont s’approcher ou s’éloigner de toi.

Très rares !

Ni animaux éternellement handicapés.

Ni humains infiniment inachevés.

Beaux.

Puissants.

Souples.

Joyeux.

Débordants finement de vie.

De rire.

De plaisir.

De partage.

Rarissimes !

...Tu ne sais (même) pas comment les choses se passeront à l’heure de la séparation !

Le modèle messianique ne lui dit pas grande chose.

Trop tordu et trop sombre pour elle.

Celui de la grand-mère sexy, par contre, si.

Les gens de son entourage : ses pairs, ses profs, ses élèves – à la fois.

On partage avec eux ses plaisirs.

De la bonne chair.

De la bonne bouffe.

Du bon sexe.

De la bonne descendance...

Certes, elle a tué des mouches.

Certes, elle a enfanté.

Elle a été méchante.

Elle est allée au cinéma.

Elle s’est cherchée des mythes convenables.

Elle s’est achetée...

Elle a chié, certainement.

Elle a fait chier.

Elle a réfléchi.

Elle...

Qu’est-ce que c’est que l’humain ne fait pas...?

Le monde est « positif » pour elle.

De l’amour ?

Sûrement, de la sympathie !

Elle est drôle lorsqu’elle évoque la possibilité d’être momifiée.

Ou congelée.

Ou incinérée.

Ou Dieu sait quoi encore

...Ou anéantie.

- C’est quoi d’être anéantie, rit-elle comme une baleine.

Elle dit souvent que le vrai est ce qui va au bout.

Elle est exubérante.

Accaparante.

Energiquement reconnaissante lorsqu’on la fait jouir.

D’autant plus, si on la remercie.

Elle ne se sent pas attirée par la mort.

Ou dans la mort.

Du tout.

Elle n’a pas à mourir.

...Plus tard, sans doute.

...Plus tard, sans faute.

...Mais pas tout de suite.

Maintenant (tout de suite) elle est – sans faute – bien.

Très bien.

Forte.

Corpulente.

Aimant la bonne chair.

Rayonnante.

Parfumée.

Joyeuse.

Mûre.

Croustillante.

Pleine de sève.

A croquer, et rien d’autre !

Une merveille ![2]



[1]           Elle n’est même pas folle.

 

[2]              Elle n’est même pas folle.

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9 juin 2008 1 09 /06 /juin /2008 12:27

Avant propos

À l’heure de l’Internet, à l’heure de l’argent virtuel, plus « fort », plus « rapide », plus « facile » encore que tout l’argent qui le précède, l’or reste « une valeur sûre ». Il est, comme toujours, un matériau peu utilisé ; à peine un métal. ---------- L’humanité a fourré, a entassé tellement de virtualités dans l’or, que la partie matérielle (métallique) est devenue négligeable. Elle s’est perdue dans le passé ---------- pré-industriel. ---------- On comprend de moins en moins l’or à l’ancienne. ---------- Le siècle des machines, ensuite celui post-industriel et post-esthétique ont donné tellement de trivialité et tellement de qualités honteuses à l’or, qu’on s’est résigné de ramasser sa partie métallique dans des lingots, de la « certifier » avec des mesures de pesanteur et de la cacher dans des coffres forts. ---------- À qui montrer, d’ailleurs, ces piles de lingots uniformes, ces soldats de la valeur, qui ne combattent plus rien, indifférents aux rivalités des humains se disputant quelque chose d’incompréhensible, spécifique, quelque chose de spécifiquement humain et, par conséquence, quelque chose d’humainement universel, de forcé, voire de faux ? ---------- L’ombre fugitive de la valeur aurifère s’avère puissante et imprévisible ; une force de la nature « sauvage », « libre ». L’or, lâché dans le monde humain, n’a jamais été dompté par l’humain. Il se montre ou il ne se montre pas aux humains, selon des caprices dont on ne sait pas s’ils lui sont propres ou s’ils appartiennent à d’autres éléments de la réalité pas autant globale que globulaire (la réalité construite par ou sur ou dans le globe terrestre). ---------- De ce point de vue, il n’y a pas grande différence entre l’or et Dieu. ---------- Pourtant, parler de différences en ce cas pourrait être… assez… stupide.

*

L’avant propos ci-présent aurait pu perler aussi quelques mots sur un autre sujet, sur le thème du narrateur : pourquoi et comment se voit-on narrateur d’un certain thème et pas d’un autre ? ---------- Mais ce serait un peu, comment dire ---------- fallacieux ou presque ---------- un peu indiscret ---------- un peu indécent, peut être ? ---------- un peu fastidieux ---------- n’est-ce pas ?

 

        

Or triste

 

Le narrateur de ce qui suit se sent seul. C’est pour cela qu’il écrit ceci.

L’idée à transmettre, l’idée principale : l’histoire du narrateur commence et finit par de l’or[1].

Il surgit, ce narrateur-ci, d’un certain Orient Européen. Un Orient Européen personnel. (Peut-être un auto-Orient ? Une auto-Europe ?)

*

...Naguère, au début du dix-neuvième, les Balkans ressentaient, comme toute l’Europe, la force cataclysmique napoléonienne. L’humanité muait. Les grecs se révoltaient. Les valaques aussi. Les russes et les turcs, en prise de tête dans la région de la Mer Noire, s’y mêlaient et s’y dégageaient... Bref, on vivait des temps plus troubles que de coutume, propices pour la naissance d’un nouveau monde.

...Cinq jeunes, cinq frères, trois avec leurs épouses et quelques enfants en bas d’âge, une jeune fille de quinze ans et le benjamin, de treize, arrivèrent à Déva, petite localité, aux pieds des Carpates occidentaux. Ils ne parlaient que très difficilement la langue du pays. Leur accent ne ressemblait à rien. Ni au russe, ni au turc, ni au grecque, ni au juif, ni à quoi que ce soit. Ils étaient sombres. Ils s’exprimaient très peu. Le strict nécessaire; out même pas ! Ils ne déclinaient ni leur nom, ni leur origine. Ils venaient de Levant. On décréta qu’ils venaient de Moldavie. On leur donna le nom de Moldovan.

Ils achetèrent une mine éreintée d’or. Ils n’étaient pas pauvres. Ils furent acceptés.

Chaque soir, les hommes rentraient, sales et fatigués, de leur travail infructueux en mine. La mine avait été tarie, de toute évidence. Le temps qu’ils se lavassent, les femmes mettaient la table. Pour quinze. De la mamaliga[2] (une grosse demi-boule dorée, fumante, couverte d’une serviette propre, au milieu de la table), de la tchorba ou de la bouille de légumes ou du lait (frais ou caillé), de la feta de vache et des tomates, de la panne fumée de porc et de l’oignon...

Les enfants gardèrent dans leur mémoire surtout l’image de la mamaliga, énorme, qui avait moulé l’intérieur du chaudron. Lorsqu’une des femmes, après le court remerciement adressé à Dieu par un des travailleurs, enlevait la serviette qui protégeait la boule luisante, dorée, fumante, les narines des commensaux se remplissaient de l’arôme prometteur, appétissant. La boule était coupée ensuite avec un fil de coton. La seule cuillère en bois commençait à circuler. Chacun, après avoir mordu dans sa tranche de mamaliga, mouillait à son tour la cuillère dans la bouille ou dans le lait... Le goût de la mamaliga, notamment de cette mamaliga-ci, traversait ainsi l’histoire familiale.

Un soir, lorsque la serviette fut enlevée, la boule de mamaliga avait laissé la place à une grosse et lourde pépite d’or.

*

  …Les frères Moldovan prolifèrent. Leur arbre généalogique poussa et donna de nombreuses branches. Nombre de ses branches furent happées par l’oubli...

  …Le narrateur passe ici directement à l’année 1848, pour y trouver certains des descendants des Moldovans pris dans la tourmente européenne du moment. Le monde continuait sa métamorphose.

On focalise, pour une très petite seconde, l’attention du public sur les jeunes qui, après avoir suivi des études universitaires à Paris ou à Vienne, après être entrés dans la Franc-maçonnerie, une fois rentrés en Valachie et Moldavie et, respectivement, en Transylvanie semèrent le trouble dans les sociétés féodale qui y mouraient...

Il n’a pas tout à fait tort, le narrateur. La chose qui bougeait dans la zone était la jeunesse instruite à l’Occident, qui rentrait au pays. Le reste n’était que du mou. Comme la mamaliga. – « La mamaliga n’explose jamais ! » s’esclaffe-t-on encore là-bas. À juste titre, dit-on aujourd’hui encore, à deux cents ans distance. Les événements des Balkans – à condition qu’ils ne se déroulent pas chez les Serbes (quand ils déclanchent des guerres mondiales – ou presque) – sont des coups d’épée dans l’eau. En dépit de son aspect chaotique, l’histoire générale de la zone est endiguée. Même la terrible chute de Ceausescu, à la fin du vingtième, n’a pas été shakespearienne mais simplement mamaligaire.

Le narrateur dirige, par conséquent, notre attention vers le mouvement, vers les gens qui bougent. Les autres, l’herbe sourde et muette, qui menace tout avec sa profonde et rassurante impersonnalité implacable, ne l’intéresse pas.

Certains des Moldovans de la première catégorie, les révolutionnaires, durent s’exiler car trop rebelles…

*

...La barque – reprendra le fil de l’histoire le narrateur – arriva dans les eaux tranquilles de la rive. Radu chuchota quelques mots en macédonien, sera la main des deux hommes qui l’avaient accompagné et sauta sur la terre ferme.

Derrière lui, le Danube scintillait amplement mais avec douceur sous la lumière pâle du matin naissant. Radu était muni d’un petit balluchon assez lourd apparemment, d’une valise en cuir et de deux révolvers chargés.

Le jeune homme grand, souple, brun, dont la moustache commençait à poindre, était un Moldovan, fils d’un des Moldovans de Déva, exilé en Italie et d’une Macédonienne issue d’une famille avec d’importantes ramifications en Italie, en Serbie et en terre valaque. Les parents, le Moldovan et la Macédonienne, étaient morts, tués dans une embuscade tendue par des brigands...

…C’était du moins ce que Radu allait raconter autant à sa famille carpatine, qu’aux autorités du pays – en guise d’explication pour sa rentrée dans ce pays paternel et inconnu.

Après quelques jours de route, il arriva à Focsani, à l’ancienne frontière entre la Valachie et la Moldavie.

Il s’y rendit chez une cousine de son père...

Le courant ne passa pas entre le jeune homme sans papiers et sans domicile fixe, et le mari de la tante-cousine, un charcutier sans histoire qui ne voulait pas en avoir une. Par contre, Radu et la jeune servante du charcutier, la fille d’un Tzigane, un forgeron fraîchement affranchi (comme tous les Tziganes du pays, à l’époque), sympathisèrent toute de suite. (On dit que la Tzigane avait des seins tellement pointus et fermes, qu’on pouvait y accrocher son chapeau.) La jeune femme, dit la légende, enleva et rendu son tablier et suivit Radu, deux pas en arrière, sage et comme il se devait, jusqu’à l’auberge de la ville.

Radu acheta une masure et un terrain en bord de la ville. Manda devint son épouse légitime. La jeune Tzigane fut son esclave d’amour. Elle convainquit Radu de se débarrasser des révolvers.

À l’automne, Radu sortit avec la charrue pour labourer. Il rentra avec un pot d’argile. Il le vida sur la table. De l’or, des petites monnaies luisantes, par centaines... – sur la table…

Radu cacha le trésor. – Où ? – Personne ne le savait. Mais tout le monde savait que le trésor existait.

Le jeune homme demanda des crédits. – Personne ne pensa le refuser[3].

Il ouvrit une presse d’huile.

*

Radu mourut jeune. Manda, la Tzigane, prit les rênes de l’entreprise. Elle ne se remaria pas et installa un matriarcat supportable dans la maison qui comptait déjà six enfants.

Deux ans écoulés, la presse d’huile devint une entreprise d’intérêt régional.

Manda acheta des terres qu’elle afferma tout de suite. Pareil, quelques petits ateliers. Elle acheta des parts dans certaines manufactures de la région. Bref, en suivant son instinct, elle créa une sorte de holding avant la lettre.

Sociable, elle sut dépasser les réticences raciales de l’époque. Elle paya deux administrateurs, histoire de se protéger des contacts trop directs avec les autres. Elle se fit d’amis dans les couches moyennes de la société de Focsani. – De toute évidence, elle n’était pas purement Tzigane, jasait-on avec aigreur et embarras. Elle devait avoir du sang blanc ou étranger dans ses veines. Roumain, ou, qui sait... Mais, à coup sûr, elle n’était pas une Tzigane pure ! Ça, non ! Regardons seulement ce qu’elle faisait. C’était pas tzigane, tout ça ! Et pourquoi, s’il vous plaît, ne dilapidait-elle pas son argent dans des bouveries sans fin ? Pourquoi ne s’était-elle remariée ? Hein ? Pourquoi envoyait-elle ses enfants à l’école ? – Même les filles ! – Pourquoi tenait-elle des registres comptables corrects, toujours mis à jour ? Pourquoi manifestait-elle le désir d’aider « volontairement » les autres ? Pourquoi voulait-elle avoir des racines ? Des bonnes ! Pourquoi ?... Pourquoi ?...

Quand les glass sonnèrent pour elle, la Tzigane fit venir ses enfants et les reçut un par un.

Tout le monde attendait que le mystère prenne fin et que le trésor de Radu voit de nouveau la lumière. Mais, rien n’y fut. Le monde resta sur sa faim. Les descendants de Radu et de Manda se contentèrent de la fortune assez importante léguée par leur mère.

*

L’or du trésor, l’or matériel, celui du pot, paraissait définitivement disparu ; en tout cas, sortit de la réalité ; peut-être perdu.

Pourtant, il refit surface cinquante ans après la mort de Manda.

C’était la ‘48-ème année du vingtième. Les Soviétiques s’étaient bien installés en Roumanie. Le roi du pays venait d’abdiquer et de gagner la Suisse. Les communistes autochtones s’emparèrent du pouvoir à Bucarest. On promulgua les premières lois de la nouvelle époque. On nationalisa à tour de bras. On interdit la possession de devises, ou de pièces d’or…

*

...Lilica était une jeune fille blonde, presque albinos. Si sa peau était délicate, transparente, si ses joues étaient légèrement colorées en rose très pâle, ses traits, par contre, indiquaient que la jeune femme était une descendante directe de Manda, la Tzigane.

Lilica dénombrait dix-sept ans lorsque sa vie tourna radicalement. Plusieurs de ses camarades de classe et de ses copains furent arrêtés. Parmi eux, Iulian, « le soupirant » de Lilica. Trois jours après, le jeune homme était mort. – Pas assez résistant. – Tout sourire disparut de la figure de la jeune blonde-rose, frêle. Elle maigrit. Elle fut sur le point de partir, de se fondre, de disparaître, de mourir. Elle s’assombrit, « se cendra », « se lugubrisa ». –  ...Elle se déclara, en chuchotant, misanthrope... – Elle devint misandre[4]. – Elle commença à sortir avec « une souche », de cinq ans son aînée, une brave femme issue d’une famille modeste ; stupide, pas belle, pas méchante, inutile. – Dans la version du narrateur, celle-ci dénonça Lilica comme détenteur de monnaies d’or… La Sécuritate[5] trouva, dans les parois du puits, à cinq mètres sous terre, le pot mythique, rempli des pièces d’or.

Le narrateur soutient que le père de Lilica mourut en prison avant le procès (comme Iulian, l’ex petit ami de Lilica), que la mère résista, et que Lilica, quant à elle, trouvée irresponsable, se pendit. – Et qu’elle était enceinte.

*

…C’est que le narrateur qui, se sentant seul, très seul, narre ceci en regardant et en écoutant les petites clapotis de l’Aurance, un des petits affluents de la Vienne, tout près de Limoges. – Les Romains, naguère, il y a deux mille ans, y avaient trouvé de l’or...

C’est qu’il doit être très seul, le narrateur, bien sûr, pour raconter de telles histoires.

Ou, pour être plus exacts, la narratrice : une certaine Mandica.



[1]              Pour notre narrateur, l’or (tout court) existe (tout court). L’or marque l’histoire personnelle du narrateur, dans le cadre d’une histoire générale encore plus malmenée par l’or que la sienne. Même aujourd’hui encore, l’or donne de l’éclat au dollar, au yen, à la cybér-monnaie, à la non-monnaie… ! Pour tout dire, le narrateur avance l’idée que l’or donne comme toujours de l’éclat à tout. – Même au rien.

[2]              La polenta.

[3]              ...On savait que le trésor existait. – Même si, MÊME SI – on ne put pas vérifier les rumeurs qui circulaient au sujet de ce trésor, le trésor trouvé par Radu.

…En l’occurrence, il y avait des ceux qui disaient que, en réalité, le jeune homme serait venu d’Italie avec le trésor dans le petit balluchon qui pesait assez lourdement ; qu’il s’agissait de l’argent de la Macédonienne, sa mère épousée par le révolutionnaire valaque exilé. Certains autres soutenaient que, en Italie, Radu aurait fait lui-même partie d’une bande des brigands, qu’il ait peut-être tué lui même ses parents (d’où la légende !...), et qu’il se soit retiré des affaires, ou qu’il avait fui le pays... Et pourquoi pas ?... Il y avait aussi de ceux qui suggéraient que Radu n’eusse rien trouvé dans ses terres, mais que ce aient été les Tziganes de son épouse qui eussent investi l’argent – pour que Manda soit acceptée, reçue dans ce monde vidé des Tziganes esclaves. Une autre catégorie rependit l’idée que, en guise de récompense pour avoir eu l’idée et le courage d’épouser Manda, l’argent aurait été versé par le charcutier sans histoire ; car le vrai père de Manda n’aurait pas été le forgeron, mais le charcutier lui même.

…Néanmoins, la plupart de gens étaient d’accord qu’il s’agissait d’un trésor trouvé. – Et on ne refuse pas un crédit à quelqu’un dont on sait qu’il cache un trésor…

 

[4]              Par souci d’auto-protéction, fabule le narrateur.

[5]              Police secrète roumaine, avant la chute des époux Ceausescu. (n.e.)

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5 juin 2008 4 05 /06 /juin /2008 10:42

 

3

 

L’épouvantail

              [après une pause; à l’homme] Tu l’as égorgée, ou pas ?

 

L’homme

              [après une pause] Pas du premier coup… Pas du premier coup, mais pour la vie!... [pause] Un massacre. [pause] J’avais même pas six ans. [pause] Ou un peu plus; il me manquait déjà des dents... [pause] Devant moi, il y avait une femme très jeune…

 

L’épouvantail

              Là, dans ton passé.

 

L’homme

              Certes. Où tu veuille que ce soit ailleurs ? Elle avait, je crois, seize ans. Peut-être moins. Elle était mariée et elle devait tuer une cane, pour le dîner. Elle disait qu’elle ne peut pas le faire…

 

L’épouvantail

              Tu voulais la sauter!

 

L’homme

              J’avais même pas six ans, ou… [rire] Non ! Je ne le pense pas ! Arrête ! – Soit la hache qui fut mal affûtée, que moi-même je fus gauche, certes est que je n’ai pas réussi du premier coup. Mais il y a eu partout du sang, tout de suite. Un massacre, je te dis. [se laisse secouer par son souvenir] La tête, avec son bec qui s’ouvre à sec, encore et encore... La poussière de la cour... La langue... Dans ce bec... L’œil... La paupière blanchâtre… La bête ne regarde plus rien... Et le corps qui saute comme un malade dans la poussière… Et le cou, qui sort du plumage…, rouge…, sanglant…

 

                                                           L’épouvantail

              [ironique] Et la femme, avec ses seins, avec ses pieds nus et ses ongles gros, noircis… Avec ses jambes écartées… Avec ses poils – sur les jambes, sur les bras, aux aisselles… Tu veux la sauter! Y a pas plus clair que ça!

 

L’homme

              Ce n’est pas impossible. Dans tous les cas, elle tourne son regard vers moi. Un regard noir, haineux et admiratif à la fois. On y trouvait autant de peur que de tendresse…  Et aussi...  « un peu beaucoup »... de... (pour le tout entier, pour la semence, pour la promesse de ce que j’étais en train de devenir, de ce que j’étais) ...de... pitié.

 

L’épouvantail

              Et de pardon. Voilà ! Ca c’était du pardon ! Noir, et plein les yeux.

 

[Long silence]

 

L’homme

              Vingt ans après, Rozalia, rondelette, joufflue, gémit de plaisir et répond à mes mouvements. Nous sommes ivres d’amour. Nous ne sommes pas du tout las de continuer à en boire. « Ne viens pas en moi, mon âme ! » me demande Rozalia. « Non. Pas en toi. Sur tes joues, mon ange! » je dis. « Oui, se précipite-t-elle. Sur mon visage !... »

 

La marionnette

              Elle était superbement remplie de jeunesse, cette Rozalia, n’est pas ?

 

 

L’homme

              Fraîche. Aux cheveux longs épars, en éventail sur l’oreiller… [emporté par les souvenirs] Elle m’approuve, m’encourage d’un battement de paupières. C’est une de celles qu’on n’épouse pas. Plutôt Aphrodite que Déméter. Folle, bonne, fatigante. On baise - ensemble. On fait l’amour - ensemble. On n’est pas détaché. On n’est pas obscène. En dépit de toutes nos cochonneries. Si ce n’était pas grâce à elles... [l’épouvantail mime-singe les gestes de Rozalia...] Le moment de l’éjaculation arrive. Je sors et je me positionne pour lui arroser la figure. Rozalia prend mon sexe dans sa main. Elle la serre. Je jaillis sauvagement. J’arrose le mur contre lequel s’appuie la tête du lit. Rozalia crie.

 

L’épouvantail

              [dans le rôle de Rozalia] « Plus d’un mètre, mon amour, plus d’un mètre ! Et comme elle est fragile ! Et comme elle est forte ! »

 

                                                           La marionnette

              [l’épouvantail - mime-singerie] Elle embrasse son sexe. Elle tremble de plaisir. D’émotion. D’excitation. D’orgueil. D’arrogance. D’amour.

 

L’homme

              [dubitatif, avec un certain regret] Amour ?

 

La marionnette

              [geste vers l’homme, ironique] Lui, il rugit, lui.

 

L’homme

              ...Ensuite, plus tard, la nuit, elle descende du lit, allume la lampe de bureau... A poil, elle appuie ses coudes sur la planche lisse, le stylo contre ses lèvres, pensive. « Ça va, amour ? » je demande. - Elle se tourne vers moi. Me dévisage. Son regard - comme je n’en ai jamais vu. Profond et perçant. Etranger. [pause; emporté par le souvenir] Un poème. Voilà ! C’est ça qu’elle écrit. Même pas dix vers. Court et percutant. « L’oiseau égorgé ». Elle se caresse – poétiquement – le sexe avec le cou ensanglanté. Extrêmement sensuel. Effleurant la douleur. Le cou ensanglanté de l’oiseau traverse, sexualisé et chaotiquement, le poème. Il palpite encore de la vie écoulée, perdue en des flots irréguliers... Il est surprenant, ce cou ensanglanté. Il y a de l’aveuglement dans l’air... Du sexe. Du sexe pur. C’est plus que de la sensualité, que de l’envie, que de la folie...

 

L’épouvantail

[à l’homme] Tu te sens perdu.

 

 La marionnette

              [avec sarcasme] Mais de l’amour, que nenni !

 

Le porteur de pancartes

              [traverse la scène, muni d’un pancarte sur laquelle le public peut lire : PERDU]

 

                                                                       [Noir]

   

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3 juin 2008 2 03 /06 /juin /2008 12:43

 

Avant propos

Il y a des moments où la fatigue s’installe d’une manière durable. Il y a des endroits où la fatigue devient obsessionnelle. Hier c’était le cas de l’ennui. Aujourd’hui, c’est la fatigue qui est à la mode.

Cristallisée sur les branches trempées dans la saumure de l’ennui, la fatigue peut être encore plus fatigante qu’elle ne le soit elle-même ----------- par sa durée. Une nouvelle fatigue – cristal d’ennui – fait son apparition dès lors que l’espérance de vie dépasse un certain seuil. Processus théoriquement « basique », infrahumain, la fatigue connaît depuis quelque temps des développements inattendus, souvent fantasmagoriques. Aujourd’hui, elle se voit – comme jadis l’ennui – acceptée par la culture. ----------- Donc, apprivoisée et transmise ----------- épidémique ----------- à l’échelle de l’humanité.

Disons, d’une manière peu articulée, qu’on n’est pas loin de la folie. Puis, d’une manière plus radicale, disons que, hier, on pouvait être rendu fou par l’ennui et qu’aujourd’hui, c’est la fatigue qui rend à l’homme ce service déresponsabilisant. 

« Culturalisée », évoluant pour l’instant en marge de la folie, la fatigue devient, lentement et tout naturellement, folle. ----------- Elle s’infiltre sans cesse dans ses propres remparts ----------- pour les transgresser ----------- pour leur échapper ; elle quitte en catimini ses propres fortifications pour suinter dans le monde ----------- extérieur ----------- libre ----------- sauvage ----------- pour s’y insinuer, pour l’empoisonner en douce, pour l’affaiblir, pour l’affoler, pour l’accorder avec elle-même, pour se l’approprier, pour l’amener dans « la norme », pour le numériser, pour le transgeniser, pour le fatiguer.

Il y a des moments où la vie agit de cette manière. ----------- O.K. ? !

----------- Il y en a ! -----------

 

 

O.K. ?

 

Dieu est puissant dans les faibles.

Les mots foudroyèrent l’esprit du médecin. Rien que ça ! Dans les faibles. C’était le Dieu des faibles, ou quoi ?

Les zigzagues secouèrent de nouveau Marcel, son être, sont étant.

Le corps allongé sur le flanc, couvert d’une longue feuille de papier stérile, bleuâtre, sur la table de consultation – sorte de comptoir à roulettes –, râla.

Corinne, l’assistante, tourna son regard, vert, lumineux, trahissant la paix ou, plutôt, une sorte de stupidité tranquille, vers Marcel.

Corinne, qui a trouvé sa pine.

Marcel se ressaisit. C’était non pas la Corinne qui avait trouvé sa pine, mais le précadavre allongé sur la table. On l’avait amené aux Urgences le matin, à neuf heures ; après une partie de la nuit passée à l’infirmerie de la prison. – Le rectum retourné, comme un doigt de gant.

Viol ? – Viol !

L’âge de l’homme, mûr, laissait supposer qu’il s’agissait plutôt d’une punition, d’un viol punitif. Mais qui connaît vraiment l’alchimie psychique, ou rectale, ou psycho-rectale du tôlard ? Qui s’y intéresse ? Qui prend en compte le Dieu puissant qui y loge ?

Le précadavre râla de nouveau. Très fort. Un rugissement, presque. Suivi de deux soupirs. Ensuite, rien.

Rien.

Le docteur et l’infirmière se précipitèrent vers la table. Ils avaient l’air de savoir ce qu’ils faisaient, quels gestes devaient-ils accomplir – ou pas.

Le corps de l’homme allongé sur la table reprit sa respiration.

Le médecin et l’assistante arrêtèrent de s’affairer autour du précadavre.

- Y a-t-il...?

Les yeux verts de Corinne brillaient fort. Il y avait de l’argent dans leur vert. De la paix, de la stupidité, de la paix stupide. De la folie.

Marcel comprit la question non formulée de son assistante.

- Si les bouchers se sont cassés, eux aussi!... fronça-t-il son nez, en signe de négation.

Corinne lui jeta un regard tout aussi vert, argenté, lumineux que tout à l’heure. On y trouvait, comme tout à l’heure, de la démence linaire, tranquille, de la paix, de la stupidité, de la paix stupide, folle. C’était un mélage-fusion de lumière, de paix, de stupidité, de disjonction...

Elle dit, avec une voix cassée traversée et rancunière :

- Si je vous demandais de me sauter maintenant, vous allez avoir sans doute, l’air du dernier oligophrène. Vous êtes à l’aise, vous. Vous ne dites pas « chirurgien ». Vous dites « boucher » ! Mais vous, vous-mêmes, qu’est-ce que vous faites, qu’est-ce que vous êtes vous-mêmes ? Pas grande chose, évidemment. Quelqu’un est enculé jusqu’à la moelle. Savez-vous ce que c’est que d’être enculé ? – Savez vous où se trouve-t-elle la moelle ? – Avec vos couilles plus ou moins valables ! – Vous filez maintenant le bébé au boucher. Vous dites : c’est lui, pas moi. C’est lui qui n’a pas sauvé ça.

Corinne fit une pause, en serrant ses pensées. 

- Et lui, le boucher, il se tire, reprit elle. Il dit qu’il n’y a rien à faire et il demande qu’il soit sucé. Il ne baise pas, vot’ boucher. Il éjacule dans la bouche. Pas ailleurs. Même pas dans le rectum, pour le retourner... Un animal ! Pas plus !

Corinne s’arrêta tout aussi brusquement qu’elle avait commencé.

- Qui? demanda Marcel en regardant avec insistance – sorte de brillance, de folie – la bouche de la jeune femme.

Il ne fallait pas l’opérer. Il ne faut pas opérer les gens qui ont peur. Or lui, il avait peur, lui. La peur n’a pas seulement « ses » raisons, elle a raison, « tout court ». Et ce n’est pas la raisonl’autre, « l’étendue », « la large », « la raisonnable »qui la vaincra.

...C’était pour ça qu’on ne l’avait pas opéré ? On – c’est-à-dire, le chirurgien, le boucher. – Il avait trop peur ?! – Ou c’était eux, les bouchers qui tremblait devant – ça ?!

L’éclair de la précompréhension traversa de nouveau l’être de Marcel. Il eut l’impression que le regard de Corinne n’était ni tellement lumineux, ni tellement paisible que l’on eût pu croire. – Ni aussi stupide, implicitement. Evidemment.

Quant à la démence !...

Ensuite, suivant les éclairs de la précompréhension consommés, quelques prémots arrivèrent à leur tour, en éclair. Ils secouèrent Marcel, ils le foudroyèrent. Un massacre ! Les prémots s’immergèrent, s’engouffrèrent dans l’esprit de Marcel. À côté de – Dieu est puissant dans les faibles... Ce n’est pas la raisonl’autre, « l’étendue », « la large », « la raisonnable »...

Le précadavre, sur sa table – sorte de comptoir à roulettes –, allongé sur le flanc, couvert d’une feuille de papier stérile, allait passer au stade supérieur, au stade de cadavre.

Peu de temps après.

Quelques secondes à peine.

O.K. ?!

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30 mai 2008 5 30 /05 /mai /2008 12:25

 

2

 

La marionnette

              [en indiquant l’homme] Sa grand-tante, Marie Ciplea, mince et décharnée, construite autour d’un nez colossal et de quelques fume-cigarettes noirs. - Elle s’était mariée très jeune. Dix-sept ans, à peine. Son époux, Ion Ciplea, fut parmi les premiers pilotes professionnels roumains. Mais, six mois après le mariage, il s’écrasa avec son appareil. Et sa jeune veuve, pleine de vie, ne tarda pas à jouir de la pension généreuse octroyée par le Royaume de Roumanie qui s’apprêtait à entrer dans la Grande Guerre...

 

L’homme

              Puis, pendant vingt ans, jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre, jusqu’à l’entrée des Russes en Roumanie, elle vécut à Paris. Le nom de son époux était gravé sur le grand monument des Héros de l’Air de Roumanie, à Bucarest et elle…, elle se promenait sur les Champs Elysées... Elle allait nous dire souvent, très souvent : «  Et j’étais heureuse, heureuse, je te raconte pas! »

 

L’épouvantail

              [au public] Une des ses sœurs la singeait : « A Paris il faut épeler son nom: Ciplea, Cé-i-pé-él-e-a – Pizda ! »  [explicatif] C’est à dire, la touffe, la chatte, le con, quoi! - en roumain. - «  Ciplea, Cé-i-pé-él-e-a - Pizda! » - Voilà ! -  « ...Et heureuse comme pas possible ! » Tiens!

 

La marionnette

              Et les Russes envahirent la Roumanie. Des hommes de pailles…

 

L’épouvantail

              (en se montrant lui-même, avec humour) De pailles ? (la marionnette - geste à l’adresse de l’épouvantail : « De quoi je me mêle ? T’es con ou quoi ? ») Des hommes de paille, donc, furent installés au pouvoir à Bucarest. La pension de Marie fut payée dans la nouvelle monnaie roumaine qui ne valait rien à l’étranger, « dehors ». Madame Cé-i-pé-él-e-a rentra en Roumanie. On l’arrêta à deux reprises… On la suspectait d’espionnage... Mata Hari, pas moins, quoi! [pause; en indiquant l’homme] Elle habitait chez eux. Elle squattait le séjour, leur séjour...

 

L’homme

              [sourire nostalgique] ...Elle y donnait des leçons de français aux mômes du cartier, y dormait, y inhalait des brunes puantes en quantités gargantuesques, en faisant d’interminables et très savantes réussites. Y avait une formidable boue sur les parois internes de ces fume-cigarettes devenus des vrais objets de culte…

 

La marionnette

              [en parlant de l’homme] Elle parlait beaucoup avec eux, avec les enfants. Impeccable - en français. A mourir de rire - en roumain... Elle leur apprenait à jouer à la belote... Elle était une bonne camarade. Ils l’aimaient beaucoup, eux, les enfants.

 

L’homme

              On l’adorait !

 

La marionnette

              [éventuellement isolée par un spot de lumière] ...Ensuite, la crise... [en indiquant l’homme] Il avait treize ou quatorze ans... Les siens traversaient une très mauvaise période. Ils connaissaient des fins de mois vraiment très difficiles. Alors, ils empruntaient de l’argent. Pas à la banque. Ça n’existait pas, le prêt bancaire !

 

L’épouvantail

              Et puis quoi encore ?! Peut-être du bicaméralisme, peut-être de la  liberté d’expression et de circulation ?... [avec mépris]  Pfff!… Pour qui se prend-on ?!

 

L’homme

              [éventuellement isolé par un spot de lumière ; au public, explicatif] Marie a dit à mes parents qu’elle connaissait quelqu’un qui prêtait à usure, mais qu’il ne serait pas prudent de l’aborder directement. Elle pouvait, elle, Marie, s’en charger d’obtenir l’argent... Ils ont accepté, les miens. Puis, ils on commencé à rembourser le crédit qu’on leur avait accordé. Intérêts inclus ! Ensuite, au bout de quelques mois, ils ont eu vent que Marie avait vraiment emprunté la somme en question, mais sans intérêts !... - Alors...

 

La marionnette

              Il  cessa d’adresser la parole à Marie. [pause] Sa révolte se transforma en haine. Une haine impuissante. Qu’il avala. La haine. La sienne. Et il serra les fesses.

 

 L’homme

              Ça ballonne, ça ! Oui. Ça ballonne. Mais ça ne donne rien. Elle continuait à squatter notre séjour. - Moi, je trouvais maintenant qu’elle n’était qu’un... dinosaure!... - Elle y nettoyait ses fume-cigarettes, faisait des réussites, parlait français et jouait à la belote avec les autres. Mais moi, je ne lui ai adressé plus la parole, je ne lui ai parlé plus. Pas un mot au dinosaure. Rien. Nada. J’étais dur. Peut-être féroce. Méchamment implacable...

 

La marionnette

              Bravo !

 

L’épouvantail

              [ironique, à l’adresse de l’homme] Une vraie divinité de la vengeance et de la justice, quoi! Némésis! - Et se passait quand, ça, s’il te plaît? C’était quand que tu fusses si intelligent et si bon?

 

L’homme

              C’était à l’époque où autant Ceausescu que de Gaulles se disaient indépendants. En ‘68. Le ‘68, pour les Français - avec toutes ses barricades et ses grèves nationales des cocos et des transcocos. En ‘68, pour ceux de l’Est - avec leur Printemps de Prague, avec leurs tanks soviétiques et transsoviétiques qui envahissaient la Tchécoslovaque… Avec Cohn Bendit, à Paris, qui tirait la langue aux CRS, avant de prendre sa... retraite... en Allemagne... Remarque! En celle de l’Ouest. Voyons! Evidemment! Pas en celle de l’Est... - Il a eu, je crois, néanmoins, le choix... Et avec Jan Pallah, à Prague, qui faisait son choix, lui aussi, et qui s’immolait par le feu pour protester contre l’invasion soviétique...

 

L’épouvantail

             la marionnette] Tu n’as pas l’impression que c’est lui le dinosaure ? Très dinosaure. Voire transdinosaure ?! Tu te rends compte ? Le ou en ‘68 ! Cohn Bendit. Jan Pallah. Pourquoi pas Le Grand Condé et Giordano Bruno? Il parle de qui, de quoi - là ? Pour qui, parce quoi - là ?

 

L’homme

              Il se peut. La vérité même est vieille… [sourire] Dinosaurienne... Elle et toujours vieille, la vérité. Jamais nouvelle.

 

L’épouvantail

              [condescendent, ironique] Oh là là là là... Et faire du nouveau, c’est du nouveau? - C’est bien, mon poupounet. C’est bien... - Et alors, le dinosaure, je veux dire, Marie, mon philosophe !?

 

L’homme

              Alors, Marie… Ah, oui. Marie… C’est à ce moment que Hélène Sadova vint - mais, que dis-je : descendit, comme une reine ! - à Bucarest. De Paris, c’est clair. Une amie d’enfance de Marie, mariée à un célèbre physicien français... Bref ! Elle « effectua » une visite en Roumanie, avec son époux. Ce fut comme une visite d’Etat. C’était juste après la visite de de Gaulle à Bucarest. Ceausescu essayait d’ensorceler les personnalités de la diaspora. Créer des lobbys à l’extérieur. Accréditer l’idée que les nouveaux maîtres de la Roumanie n’étaient plus staliniens, ni pro-soviétiques, mais plutôt latins, philo-français, voire même, toutes proportion gardées, de leur côté du rideau de fer..., gaulliens. Ils ont été reçus par Ceausescu. Le Français de physicien, et la Roumaine de son épouse...  Et les conseillers de Ceausescu reçurent de la main de leurs hôtes une liste avec quelques noms, parmi lesquels celui de Marie... Marie, donc, s’est vu répartie un studio « confort III »... Un pot de nuit muni d’une poignée intérieure… Avec eau courante, gaz et chauffage, situé dans un quartier suffisamment lointain... Je ne l’ai plus revue. Elle a disparu de ma vie.

 

L’épouvantail

              [bras d’honneur] Disparue! [bras d’honneur] Ta vie!

 

L’homme

              L’attaque cérébrale qui la terrassa, quelques années plus tard, ne fut pas assez puissante pour l’achever. Admise à l’hôpital, elle n’était plus que du coma profond, une bien piètre physiologie. Avec des tubes respiratoires dans son nez immense... - C’est une des femmes de ménage de l’hôpital, qui lavait les carrelages et les carreaux des couloirs, qui, en voyant le désarroi des miens - ils ne trouvaient pas le courage de demander qu’on débranche Marie -, alla voir les infirmières du service de réanimation pour leur dire:

 

L’épouvantail

              [en jouant le rôle de la femme de ménage] «  Laissez-la mourir, les filles! »

 

Le porteur de pancartes

              [traverse la scène, muni d’un pancarte sur laquelle le public peut lire : PIZDA]

 

                                                                    [Noir]

 

 

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30 mai 2008 5 30 /05 /mai /2008 08:33

Bip

Avant propos

C’est quoi le temps ? Les définitions fusent, enrichissent le monde, et compliquent la chose. Lorsque, tout en restant en vie, on réussit à se séparer de son vécu, on est envahi par l’angoisse de l’invécu qui s’offre à sa sonde exploratrice et, en même… temps (c’est quoi ?), par la paix que seule l’humilité de l’impuissance assumée apporte ou provoque ----------- de temps (c’est quoi ?) en temps (c’est quoi ?).

Le mouvement, c’est à dire, la vitesse (dépendante de temps ----------- c’est quoi ?), soulève de plus en plus de questions. Y répondre, signifierait avoir trouvé ----------- la définition globalisante du temps ----------- la définition du temps globalisant ----------- (ou autres). Il n’en est pas le cas. De surcroît, comme certifié par certaines philosophies non-européennes, l’immobilisme, lui aussi a le droit de cité.

On est emmené ainsi à bâtir une civilisation (----------- solidement fondée -----------) sur le mouvement et sur son contraire. En règle générale, le moment, l’endroit où les deux s’articulent est marqué conventionnellement par un bip ----------- énervant, mécanique, névrotique ----------- et autres.

 

        

Bip

Aline se pencha pour ramasser la monnaie tombée sous la caisse.

La bonne femme suivante commença à sortir les produits de son caddie et à les mettre sur le tapis.

L’animateur, égaré Dieu sait où, quelque part entre des étalages, reprit brusquement son discours. Sur la purée de pommes. Les haut-parleurs résonnèrent amplement, envahissants.

Aline se leva. Tout en remettant sur son chevet la toque noire, pointue, de sorcière, elle compta les pièces ramassées, les mit dans le tiroir de la caisse, appuya sur la touche. La machine commença à crépiter.

Aline tendit le bras. Elle appuya sa main sur la machine. Elle prit le ticket. Elle le donna à l’homme accompagné par son petit. Ils avaient acheté une bouteille de vin, de la réglisse et – halloween oblige ! – deux masques de monstre. Ils les portaient déjà. Leurs têtes, en-masquées, énormes, évoquaient, rendaient possible !, l’existence d’une espèce nouvelle, étrange.

Aline tourna le regard vers la cliente qui continuait à sortir les produits de son caddie.

- Bonjour, Madame.

L’autre répondit d’un sourire, d’un mouvement de tête.

En regardant Aline, Pierre sentit son coeur crever de tendresse. Elle était tellement belle ! Pâle et cernée ! Tellement faible et tellement attendrissante ! Baisable ! Prenable ! Tellement intangible, toutefois ! Elle n’était pas faite pour un tel travail. Sûrement pas ! Évidemment ! L’automatisme la tuait. Plus que ça même... Mais elle s’accrochait à ce job d’été... Encore que, l’été était à peine visible; déjà invisible. À la fac, pourtant, les cours n’avaient pas encore atteint leur vitesse de croisière. On pouvait bricoler encore. C’était l’été. Encore. Par ici, par là. C’est-à-dire, pour eux, les étudiants. Ils travaillaient tous les deux. Elle, comme caissière. Lui, en tant que commis chaussé de rollers. Pour gagner un peu d’argent, certes !, mais aussi pour s’amuser... Ils avaient accepté, tous les deux, en s’amusant, évidemment, la tenue d’aujourd’hui, imposée « à l’occasion » de l’halloween. Des coiffes pointues, noires, des pèlerines rouges, attachées aux épaules, des tee-shirts rouges avec des inscriptions bénignes écrites avec des lettres sataniques, sur la poitrine... Pour faire quelque chose, donc, quelque chose d’amusant; et pas seulement pour du fric ! Et voilà !... Ils s’accrochaient tous les deux, à vrai dire... Pour... Elle était adorable, finissons-en ! Adorable !

La figure d’Aline pâlit encore plus.

Pierre sentit son coeur serré par la crainte. Caché derrière le pilon qui marquait le début du stand sport, il reçut – vécut ! – la nouvelle vague de nausée ressentie par Aline. Il la sentit serrer les dents, Aline. Il la sentit avaler sa salive, Aline... Il la sentait crispée, Aline ! Ce matin même, elle n’avait pas été très bien. Le début de grossesse s’annonçait difficile. Elle était héroïque, Aline. Elle aimait être héroïque. Son estime à l’égard d’elle même se voyait ainsi accrue. Elle s’aimait beaucoup ; elle aimait s’auto-estimer, Aline. Et ce n’était pas mal qu’il en fût ainsi... Elle s’accrochait à une réalité qui n’était plus, qui n’était pas la sienne. La réalité extérieure. Elle ne voulait pas accepter qu’il n’y eût plus, maintenant, qu’une réalité intérieure, Aline... La blastula qui bourgeonnait en elle, dans son ventre... C’était ça. Pas de doute ! C’était ça !  Ça, et rien d’autre ! Et toute cette lumière !... Blanche !... Froide !... Noire !... Fatigante...

Aline prit la première boîte déposée sur le tapis par la cliente et la passa au devant du lecteur. Il ne mit pas longtemps à biper, celui-ci. Puis une autre boîte. Bip. Ensuite, une botte de poireaux. Bip. Un sac avec des betteraves. Bip. Du détergent. Bip. De la confiture. Bip. Des bas. Bip. Des cacahuètes. Bip. Un livre. Bip. Du beurre. Bip. Des yaourts. Bip. Un poulet. Bip. Un autre poulet...

Aline renonça à regarder la marchandise. La machine travaillait tout seule. Elle n’avait qu’à travailler tout seule, la machine !... A biper en toute sérénité; avec toute l’application possible... Pourquoi avait-elle acheté un livre, la bonne femme ? Bip. Un livre, dans une grande surface, ça donne quoi ? Bip. C’est quoi, un livre, bip, là, dans une grande surface ? Bip. C’est quoi un livre, bip, dans le cerveau de cette bonne femme ? Bip. Dans la cervelle de cela ! Bip. Bip... Pour qui se prenait-elle ? Bip. Elle achetait des livres, voyons !, bip, la conne! Bip. Ni plus ni moins ! Bip. La petite dame!... Bip... Des bouquins !... Bip... Putain !... Purée !... Bip...

Bip.

Aline lâcha le chou-fleur, qui tomba sur la petite table. Elle rendit, d’un jet puissant, le contenu de son estomac. Le petit déjeuner. Et tout le reste. Ses entrailles ! Elle était travaillée par des spasmes tueurs. Le noir arrivait de partout. Elle s’évanouissait. Elle mourait. Elle partait. Elle s’en allait. On partait de chez elle. On la quittait. Une partie d’elle s’évaporait. C’est comme ça, quand on perd sa conscience. On la perd, strictu senso. Elle n’est plus nulle part. Pourtant, elle se trouve quelque part. Lorsqu’on revient à soi, elle s’y trouve déjà, pour pouvoir constater, prendre en compte sa propre remise en ses propres droits. Etrange. Bizarre.

Pierre quitta en grande hâte le pilon qui le cachait. Ses rollers étaient silencieux. Sa pèlerine rouge se déploya dans l’air...

...Il se dirigeait vers la caisse d’Aline. Il voulait l’aider. Il voulait ne pas la laisser souffrir. Ne pas la laisser s’en aller. Ne pas la laisser partir. Ne pas la laisser mourir. Il sera papa. Indéniablement. Gloméruleusement. Irréfutablement. Monstrueusement. Génialement. Halloweenement.
            (Bip.)

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