Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Alexandre Papilian
  • : Ne pas être seul dans la proximité de la création. - Partager ce qu'on peut partager pendant la lutte avec les ombres - pendant la danse avec. Personnalité(s) forte(s) et inconfondable(s), se faire intégrés dans des communautés riches en névrosées, bien intégrées dans le monde actuel.
  • Contact

Profil

  • Alexandre Papilian
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !
  • Ecrivain et journaliste franco-roumain. Le sarcasme dépasse de loin la tendresse qui,elle, reste un voeu créateur de nostalgie. Volilà !

Texte Libre

Rechercher

Archives

25 mai 2008 7 25 /05 /mai /2008 08:24

 

Alexandre Papilian

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la queue de l’éléphant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Spectacle en deux parties

d’après le récit Le bien que je n’ai pas fait du même auteur

publié chez Le bruit des autres, 2002


 

 

 

 

Le théâtre est pavoisé avec des photos évoquant les deux Ceausescu (en pleine gloire ; pendant leur soi-disant procès ;  morts), ainsi que la Révolution Roumaine; la décoration commence à l'extérieur, dans la rue, continue dans le hall d'entrée et dans la salle, pour finir au fond de la scène. Des textiles, aussi, seront employés, notamment des drapeaux roumains, avec le célèbre trou au milieu... Selon les possibilités, on utilisera des images diapo, vidéo ou de film, du dit couple Ceausescu et de ladite Révolution Roumaine, projetées sur des murs, des parois ou des écrans; boucle visuelle à mettre en synergie avec la boucle sonore qui accompagne le spectateur dès son entrée dans la salle (des bruits et des sons reconnaissables de la Révolution Roumaine, plutôt un murmure au début, avec des variations d'intensité qui la rend « audible mais supportable »). Cet « agencement » audio-visuel, ou seulement audio, séparera, pendant le spectacle, certaines scènes...

 

Au fond de la scène, accrochée de telle façon que tout le monde puisse la voire, pendant tout le spectacle, une banderole : Pourquoi a-t-il une queue, l’éléphant ? Pour le reste, la scène sera meublée le plus simplement possible, mais de telle façon que les lumières, qui pourraient jouer un rôle très important, aient « des points de chute », sur quoi « s'appuyer ».


 

 

Personnages:

 

L'homme

la cinquantaine bien conservée

 

La marionnette

elle peut évoluer dans le cadre d'une petite scène de théâtre de marionnettes, spécialement aménagée, ou sur la grande scène, (avec ou sans la présence visible de son marionnettiste) ; sa voix sera de préférence grave, voire de basse.

 

L'épouvantail

Rigide, pouvant porter de masques différents, en fonction de la scène jouée. Sa voix et celle de la Marionnette doivent être très contrastées. 

 

Le porteur de pancartes

au minimum un simple porteur de pancartes ; c’est un rôle évolutif, selon les qualités de mime de l’interprète. 


 

 

 

Première partie

 

­              [Il fait noir. La boucle sonore passe à une intensité de plus en plus forte. Les lumières, d’abord faibles, ensuite de plus en plus puissantes, balayent les photos et les objets accrochés aux murs de la scène et de la sale. Le tout devient assourdissant, apocalyptique... - Soudain, tout s’arrête, en pleine lumière.]

                       

 

1

 

La marionnette

              [en indiquant l’épouvantail] Tout ça, à cause de cette ordure !... [pause] Et puis, il y a l’autre. La fille de… Chuuuuuut… Le moment de dévoiler son nom n’est pas encore arrivé… Mais, on peut, tout de même, donner un indice. Ce n’est pas la fille du Roi Lear. Elle n’est pas shakespearienne. [rire] Son père non plus. Sa mère, n’en parlons pas... [après une pause, en indiquant l’homme] Quant à celui-ci... [bras d’honneur; pause] Enfin. Bref. Tout ça, à cause de lui. Si. Aussi. Il a une âme, celui-là: ça ! [elle indique  l’épouvantail] Il ne trouve pas dégueulasse – ça. Que d’avoir une âme. [elle indique l’épouvantail] Que d’avoir ça. Si on peut parler de... ça. [elle indique l’homme] C’est ce qu’il clame, pour autant. Ce qu’il réclame depuis un moment. Il se demande pourquoi a-t-il été appelé de son néant originaire ? Pourquoi est-il arrivé dans ce monde avec le néant dans ses tripes ? Pourquoi, aujourd’hui, ce néant-même l’absorbe, l’appelle, le pousse, le bouscule ? Il est rongé par son histoire inutile, d’un côté, et par la peur, par sa peur de la mort d’un autre. De sa mort, évidement !

 

L’épouvantail

              Rien de révolutionnaire dans le néant et dans la mort. [il indique l’homme] Dans ce néant-ci, dans cette mort-ci. [cynique] Au fait, il ne leur trouve rien de révolutionnaire, à la mort et au néant. Mais seulement d’affreux. Et toc!

 

L’homme

              [à la marionnette, en parlant de l’épouvantail] Oui, c’est vrai. C’est mon âme. Je le sais. Elle est belle, hein ! [avec sarcasme] Sa mort serait tellement insignifiante… tellement… pff… qu’elle ne représenterait même pas une diminution ; même pas celle de la laideur.

 

L’épouvantail

              Une âme ? Une ordure ! Même... petite. Même si tout petite-petite. [pause ; à l’homme] Ton ordure. [à la marionnette] La tienne aussi. [au public] Aussi la votre. Je suis même la Tout-Petite Ordure Générale. [rire] L’ineffable. La vaporeuse. La moléculaire. La brownienne. L’atomique. La chaotique. La fractale. L’irréductible et la complètement, la totalement fréquente. Pour les esprits plus frustes, qui ne font pas dans le détail, je suis la continuité. L’ordure continue. C’est à dire, normale, banale... Naturelle... Et par..., naturalisation, Enorme, avec majuscule. Celle que l’on ne peut plus apercevoir, tellement elle est trop grande, tellement elle est trop totale. Tellement elle est trop acceptée. Tellement elle est trop désirée aujourd’hui. Trop transformée en besoin. Trop nécessaire. [pause, au public] Je m’y soumets... Trop... Pour l’instant. [aux deux autres] Vous vous y soumettez... Trop... Vous êtes trop actifs, car trop apprivoisés. [aux deux autres, au public et à lui-même] Vous..., et vous..., et nous... Donc, donc, DONC - Nous sommes actifs. Vous…, et vous…, et vous… C’est notre Révolution, ça ! Nous... Trop !

 

La marionnette

              Bon, bon ! Ça va ! On se calme ! Relax !

 

l’homme

              [parlant de l’épouventail] Elle est un... ineffable dépotoir. Salope. Altérée. Abîmée. Concassée. Broyée. Corrompue. Pervertie. Enlaidie. Méchante-malheureuse-mesquine-bornée. Déroutée. Détournée. Viciée. Dégradée. Répugnante. Torchon. Profanée. Auto-méprisée. Flinguée. Fumier. Détériorée. Dégue. Détraquée. Ravagée. Ordure. Putain. Saccagée. Massacrée. Ruinée. Délabrée. Dépérie. Rabotée. Esquintée. Abattue. Minée. Sapée. Cassée. Baisée. Défoncée. Laminée-tordue-corrodée-rongée. Etouffée. Annulée...

 

L’épouvantail

              [à l’homme] Tu nous fais le coup du dictionnaire, ou quoi ?

 

L’homme

              [à l’épouvantail] Correcte ! Quoi de plus simple, de plus... humain qu’un dictionnaire ?... J’y suis pour rien, moi ! J’ai été animalisé, desanimalé, transanimalé... j’ai été alphabétisé..., dictionnairisé...,  audiovisualisé..., moralisé..., démoralisé, immoralisé, amoralisé... révolutionné... domestiqué..., intellectualisé..., divinisé, dédivinisé, transdivinisé..., diabolisé, dédiabolisé, transdiabolisé..., et, maintenant, post-sexualisé..., environnementalisé..., nucléarisé..., OGM-isé [prononcé: « ogéémisé »]..., astralisé...

 

L’épouvantail

              [à l’homme] Tu veux dire: de l’ennui et du rien. De l’inutile. Du stupide. [à la marionnette] Ensuite, nous... [au public] Et vous... Tout le monde, quoi ! ... On est tous des dépotoirs... Dans le gigantesque dépotoir de l’histoire. Dans l’hyper-gigantesque dépotoir de l’avenir, aussi. Dans le dépotoir de l’humanité, quoi ! Des petits dépotoirs déposés, dépotoirisés dans l’Enorme. Dans l’Infini. Dans l’Ineffable. Ineffable, voilà le mot ! Ineffable – donc supportable...

 

L’homme

              [isolé par un spot de lumière, reprend, en indiquant le drapeau roumain] C’était la même chose là-bas. Avec quelques particularités. La « totale », là, était arrivée petit à petit. Ce n’était pas un holocauste... directement effrayant. Non. C’était quelque chose de secret.  Dans le sens de... sécrétion, de subtil..., de discret. Tiède. Languissant. Indigne du pays du Dracula. Quelque chose encore plus fort que la brutalité et la violence. Quelque chose de massif. De tout-couvrant. De tout-noyant. Le temps infini, surtout. Le temps sans bornes... Quant à elles, la brutalité et la violence, pareil, elles étaient tièdes. Aussi, éternelles. C’était, comment dire, une autre nature. À longue haleine. Quelque chose de profondément, de transprofondement éducatif. De tangent à l’objectivité irréfutable, implacable, cosmique. Tout le monde, là, était ineffablement dépotoirisé. Supportablement, pour autant. On vivait, supportablement, dans le, dans des dépotoirs paramatériels, postmateriels, transmatériels. Ineffables, quoi! A l’intérieur de. [pause] L’insupportable était rendu ainsi encore plus supportable. Donc: tout le monde - dans les... entrailles du dépotoir. Tout le monde. Tous. Même les dissidents.

 

La marionnette

              [isolée brusquement par un deuxième spot de lumière] C’est parfait !

 

L’épouvantail

              [isolée brusquement par un troisième spot de lumière] C’est révolutionnaire !

 

                                                                  [Noir]

 

Partager cet article
Repost0
23 mai 2008 5 23 /05 /mai /2008 13:28

Avant propos

                Il n’est pas rare qu’on pense pour les autres. Mieux encore : à leur place. ----------- Le phénomène politique, certes, en témoigne. Avec ses quintessences, avec ses cimes : la dictature et la tyrannie. ----------- Plus que ça encore, d’une manière encore plus « banalisée », la famille, la tribu, le gang, etc., en sont souvent l’arène où il évolue (espèce de gym artistique) cette donnée ontologique -----------  (parfois appelée « culture »). -----------

----------- On n’est pas (un) humain ----------- si on ne pense pas pour l’autrui ----------- voire à sa place. ----------- si on ne (lui) fait pas sa culture. -----------

Ni la vache, ni la mouche ne songent pas pour ----------- ou à la place d’----------- une autre vache, respectivement pour ----------- ou à la place d’----------- une autre mouche. Ni la vache pour ----------- sa mouche ; ni la mouche pour ----------- sa vache. Chaque vache avec ses ----------- mouches, chaque mouche ----------- avec sa vache. ----------- Mais sans songes de vaches ou de mouches… (----------- Ou qui sait ? ----------- En tout cas, il y a pas mal de vaches et encore plus de mouches ! Dieu sait leur nombre. ----------- Si nombre il y a ----------- dans leur cas ! ----------- Enfin, c’est ce qu’on croit ! -----------)

Dans ce qui suit, pourtant, il ne sera question ni de vaches ni de mouches. Mais, il aurait pu en être ainsi. L’avatar de Vicky, évoluant dans son espace contemporain d’où les vaches et les mouches s’absentent -----------manifestement, ostentatoirement -----------, cet avatar, donc, aussi les autres, qui composent ensemble le trame de ce croquis, ne sont pas vraiment loin de s’inscrire dans l’univers caractérisé ci-dessus.

----------- Peut-être ! -----------

----------- Hm !----------- Enfin ! -----------

 

 

 

Vu les chiens !...

(croquis)

 

Toute rencontre repose sur une confrontation. L’homme, aussi paisible qu’il soit, n’est qu’un guerrier aux aguets. Il est voué à la confrontation avec ses pairs. Et, s’ils ne sont pas présents au rendez-vous, les pairs, il s’en invente.

Voilà, grosso modo, les pensées qui traversaient l’esprit de Vicky lorsqu’elle se laissait porter par un escalator des Halles. Elle devait prendre le métro pour juste trois stations. Aller à la banque c’est rarement un plaisir. Du moins pour Vicky. Cette fois ne faisait pas exception. Le découvert à venir était trop important pour que la mi-garce ennuyée qui soutenait être sa conseillère, ne réagisse pas d’une manière plus ennuyée et ennuyeuse que d’habitude. Aigre. Acre. Désagréable. Il va falloir lui fournir des explications. Il va falloir lui dire des trucs intimes. Pire que dans un confessionnal. C’était ça, le banquier d’aujourd’hui. Le sien, une mi-garce ennuyée. Le pouvoir immatériel, permettant (imposant même) le sermon, se trouvait entre les mains de cette bonne femme, maintenant, qui, elle, après avoir nourri son mâle et ses sales gosses, après les avoir embrassés avant qu’ils ne partent pour leurs foutus bureaux et école, avait pris la voiture ou, qui sait, peut-être le métro, comme elle même, Vicky, à présent, pour se diriger vers son agence (celle de Vicky aussi ; leur agence, donc, à toutes les deux, non ?), pour ouvrir la porte de son bureau éclairé à la lumière artificielle, sans fenêtres et climatisé, pour appuyer sur l’interrupteur de l’ordinateur, pour changer ensuite de chaussures, pour sortir du placard certains dossiers, pour parler dans le récepteur du téléphone, pour recevoir des gens et, parmi eux, elle, Vicky... Pitié ! La pauvre !

Un hoquet de sarcasme secoua Vicky qui, arrivée en bas, empruntait le tapis roulant. La pauvre !... Elle, « la banquière » ! Pas elle, Vicky !... Ce n’était pas du vrai non sens, comme disent nos voisins de l’outre-Manche, « les grand-bretons » ?... L’expression lui apporta le sourire aux lèvres.

Au bout du tapis roulant, la grande salle souterraine s’ouvrait avec générosité à tous les passagers. L’un plus anonyme que l’autre. Plus anonymes que ça, tu meurs ! Ils arrivaient de partout. Ils se dirigeaient vers le même partout.

À l’entrée d’un des tunnels, trois jeunes. Plus ou moins colorés, enveloppées dans la laideur vestimentaire agressive et inutile, spécifique aux bons-à-rien. Ils se faisaient de plus en plus nombreux ces jeunes-là. Dans des endroits publics, comme celui-ci, dans des grandes stations de métro et de R.E.R.... C’était leur cage d’escalier urbaine, métropolitaine, parisienne. Des banlieusards, sans doute. Des habitants des cités, sans doute. Des nouveaux barbares ! Ils se faisaient contrôler par des agents de Sécurité de la R.A.T.P.. Ils étaient accompagnés par deux pitbulls tenus en laisses métalliques, des muselières sur leurs gueules. Les agents, eux aussi, étaient aidés dans leur existence par deux chiens; de race indéfinie, tenus eux aussi en laisse métallique et muselés, eux aussi. Entre les contrôleurs et les contrôlés, une différence de tenue, seulement. D’uniforme. Apparemment. Deux agents fouillaient deux des jeunes aux bras écartés du corps. Les autres parlaient dans leur talkie-walkie, vérifiaient les papiers du troisième, se tenaient prêts à intervenir si nécessaire.

Les gens passaient, en jetant des regards indifférents vers la scène. Certains ne regardaient même pas. Pour eux, la scène n’existait pas. Même pas. Y en avait pas.

Vicky capta le regard vif de l’un des jeunes. La peur et la haine y faisaient bon ménage avec la recherche fébrile et agressive d’une solution qui ne venait pas. Elle aperçut aussi l’expression un peu figée, crispée, des gens en uniforme – leur certitude d’avoir affaire à des malfaiteurs. Dissimulés. Cachés. Potentiels, en tout cas. Leur peur qu’un de ces malfaiteurs plus ou moins en herbe va sortir un couteau. Ou Dieu sait quelle autre arme. Qu’ils seront obligés de se défendre. De dégainer. De tirer...

Un des agents sortit de la poche d’un des perquisitionnés quelques doses de came, dans des petites enveloppes. Le regard du jeune devint opaque. Sans hésitation, un autre agent s’empara des menottes qu’il portait à sa ceinture et les passa au jeune.

Vicky gagna la bouche du tunnel qui allait la conduire vers le quai d’où elle allait prendre le métro pour trois stations, pour rencontrer la demi-garce-prêcheresse de la banque, avec laquelle elle allait avoir peut-être une confrontation. Ou non. Tout était possible.

Une fois montée dans la voiture du métro, elle pensa encore un peu aux chiens qu’elle venait de voir. Ils ne remuaient même pas leurs queues, ne se sentaient pas réciproquement. Ils étaient tenus en laisse. Ils étaient muselés. Ils étaient dressés. Terriblement bien dressés. Ceux des voyous, comme ceux des agents. Ils n’étaient ni libres, ni fous. Leur confrontation, pour qu’elle ait lieu, attendait un ordre. Un ordre qui ne venait pas... Même si les humains, leurs humains à eux, aux chiens, étaient en pleine confrontation ! Ou, peut-être pas. Peut-être qu’il n’y a eu aucune confrontation. Aucune. Nulle. Zéro... Tandis qu’à la banque !... Avec la prêtresse-garce-mère-de-famille !... Ou, qui sait ?... Vu les chiens !...

Partager cet article
Repost0
22 mai 2008 4 22 /05 /mai /2008 15:51

 

Avant propos

Le « je » provoque pas mal d’obsessions. C’est connu et reconnu. Le « je » littéraire ne fait pas exception.

Par conséquence, pour relier ce qui vient d’être dit dans d’autres avant-propos antérieurs, disons que le « je » irait très bien avec le petit. Mieux encore, avec le minuscule, avec l’hyper-petit, avec l’élémentaire peut-être.

Le « je » ne peut être que petit. Mieux encore, minuscule, hyper-petit ----------- élémentaire, peut-être. Il ne peut exister qu’en petit, le « je ». Le reste tiendrait de Dieu. Mieux encore, le reste serait Dieu (ou Silence, comme disait l’autre).

Il y a beaucoup de suffisance dans ce qui vient d’être dit. Commode ----------- vétuste et confortable.

Littérairement, le « je » petit, c’est à dire strictement personnel, serait contenu par la nouvelle, par le récit, pour ne par parler du croquis. L’autre le « je » qui transgresse la personne, le « je » trans-personnel, non-personnel, voire divin, trouverait  en revanche sa place dans le roman, dans la Saga, dans l’histoire (sublimée ou pas en des Saintes Écritures).

Quant à moi, en tant que particule de la Francophonie, je finirai cet avant-propos en empruntant, à l’endroit de ce qui vient d’être dit, le sage dire normande : peut-être b’en qu’oui, peut-être b’en qu’non.  

 

 

 

La confession d’un apprenti

(croquis)

 

Il s’agit de deux frères. Vingt-deux et vingt ans. Ils ont tué une vieille. Pour cent euros. Des débiles ! Des crétins ! 

Ils sont entrés chez elle et l’ont tuée à coups de couteau. Mais ils ont fait bloc, ensuite. Ils ont tout nié. Ils ont résisté comme ce n’est pas possible. Ils ont joué les innocents imbéciles. Avec un talent grave. Plus grave que la vérité, quoi !

C’est mon maître qui avait pris leur cas. Il les a parfaitement instruits. Ils ont joué le jeu à merveille. Sans faute aucune. On dirait, des génies. Faute de preuves, on les a relâchés. Ils étaient tellement quelconques, les deux ! L’un, « agent de surface » – moto-crotteur, quoi ! –, l’autre, commis dans une imprimerie. Plus plat que ça, tu meurs. Le rien. Le vide. Il n’y avait rien à y voir !

Mais… La vie, c’est fou ! Tellement fou !  

Dix mois écoulés, le cadet s’est rendu à la police pour déclarer que c’était bien eux qui eussent tué la vieille. C’était l’aîné qui l’eut poignardé. Lui seul – juré ! Oui, c’était lui qui ait porté le coup fatal. L’aîné ! Mais ils avaient agit ensemble, tous les deux, l’aîné et le cadet. Tous les deux, ensemble... – C’est ce que le cadet soutient maintenant.

L’aîné, quant à lui, il nie toujours...

Leur bloc s’est brisé. Il n’y a plus de bloc, maintenant. Pourquoi ? Mystère ! Maintenant l’un, avec des accents véridiques d’imbécillité innocente, accuse son frère et s’auto-accuse lui-même, tandis que l’autre nie toujours, en jouant la même corde, de simplet innocent… Il y a un vide plein de froid et d’obscurité entre eux, maintenant.

Et pourquoi je vous parle de tout ça, mon père?... Parce que tout ça c’est trop lourd pour moi. Je ne suis pas croyant. Mais, comme vous pouvez le constater, mon père, je m’adresse à vous. Et je me suis agenouillé ! On m’a agenouillé !

...Je suis étudiant en droit. Je mène une existence plutôt aisée. J’en menais, je veux dire. Mais aujourd’hui c’est fini. J’ai l’âme lourde. Terriblement lourde !... Noire !... je suis lourd moi-même. Tellement lourd, que je m’écroule à l’intérieur de moi-même. À l’extérieur aussi, d’ailleurs. Sinon pourquoi mettrais-je genoux à terre ?

La vérité de la vie, la vraie vérité, la vie véritable n’est pas celle que l’on imagine, celle qu’on s’imagine, ni celle que l’on raconte – mais celle qui ne pardonne rien ; celle qui ne pardonne pas. Le pardon n’y existe pas.

Cela, je l’ignorais.

Je me suis trompé intégralement. En totalité. En énormité !

Il faut que je cadre mieux ma place dans ce monde, mon père. S’il en existe une.

J’hésite entre la situation d’un aveugle et celle d’un simple égaré. Je penche plutôt pour l’aveuglement. – …L’aveuglement d’un chiot ou d’un chaton – qui ouvrerait les yeux et qui serait ainsi par la lumière.

…C’est une lumière qui me fait mal, très mal, mon père.

            Je suis en stage dans un cabinet d’avocats. Je prends contact avec toutes sortes de cas. Toutes sortes de choses. Généralement, c’est la misère du monde que l’on touche lorsqu’on est avocat. Encore plus même que lorsqu’on est médecin ou, pourquoi pas, prêtre. Ils travaillent pour le Bien (avec majuscule) ceux deux-là, le médecin ou le prêtre, comme vous, mon père. Tandis que l’avocat travaille, lui, pour le bien de son client. Même si ce bien est… mauvais. C’est une misère, je veux dire, qui passe souvent, presque toujours en de la merde, dont l’avocat est une espèce d’éboueur. L’avocat mange souvent de la merde, pour ainsi dire.

            … … … …Et, le moins qu’on puisse dire, c’est que je ne m’attendais pas à ça. Mais, pas du tout ! Du tout ! Je viens d’apprendre..., de comprendre... que, contrairement à ce qu’on croit, l’ignorance est tout aussi imputable et impardonnable que n’importe quelle autre coulpe ! L’ignorance, comme toute autre coulpe, n’est que sottise, n’est que folie. Et par consequence, elle est toujours sanctionnée. Punie ! Elle doit l’être.

On n’a pas le droit à l’ignorance !

Moi, je ne suis qu’un stagiaire. Un apprenti. Un roquet, un idiot, quoi !...

Celui qui a pris le dossier du cas, par contre, mon maître, c’est un maître. Le doute, il connaît pas. Il est toujours sûr de lui, calme, assez souvent cynique... En le regardant, je me dis que l’on devient cynique, même si, au départ, on n’en est pas doué. Il existe trop de matière cynique dans ce métier. Aussi, dans le monde en général, certainement ! Trop de matière cynique, donc, pour qu’on ne le devienne pas soi-même. Disons même que l’homme est cynique – ou il n’est pas ! Mais ça, ça je viens seulement de le découvrir !...

C’est quelqu’un qui s’est frotté à beaucoup de choses. Je parle de mon maître. Il fait preuve, avec beaucoup d’aisance – je dirais même, de doigté –, d’un manque exemplaire de sensibilité. Je dirais en tout cas qu’il est animé par un vrai manque d’affectivité. – Moi, je flippe. Je n’ai plus aucun repère. Tout est précipice. Tout est gouffre. Mais pas pour lui. Pour lui, ce n’est que de la terre ferme. C’est ça qu’il trouve sous ses pieds : de la terre ferme ! C’est à dire, morte ! Morte, pétrie et endurcie – ferme ! Et je flippe encore et encore et d’autant plus lorsque je le regards, sûr de lui-même comme il est. Je ne comprends pas d’où tient-il cette assurance. De quoi est-il si sûr. Ne serait-il pas fou – lui ? Ou c’est moi – le fou ?

La question qui me donne des vertiges, mon père, c’est la question du centre, la question psy !

Y avait quoi dans l’âme du cadet lorsqu’il est entré au commissariat pour s’auto-dénoncer, lui et son frère ?

Il s’y est rendu pour tout dire. Quoi – tout ? Tout – quoi ?

Il a dénoncé son frère. Mais il s’est auto-dénoncé aussi lui même. Avait-il découvert que son frère était un criminel et lui-même seulement un criminel à moitié ? Voulait-il se débarrasser de ses remords (ce qui suppose qu’il aurait eu une conscience formatée et active) ou voulait-il se mettre en scène, hystériquement mais bêtement, certes, pour attirer l’attention de l’opinion publique sur lui ?   

Ce qui m’agace c’est le butin : cent euros ! C’est plus que stupide ! C’est plus qu’idiot ! C’est plus que débile !  

  ...Je pense sans arrêt à ces deux frères, mon père ! À leur séparation apparente. À leur fusion dans cette pelote, dans cette bulle infernale.

Mon maître prend la chose d’une manière très détachée. Je dirais même, désinvolte. En tout cas, le renversement de la situation ne le trouble pas. Il a l’air de dire que, s’ils ont tué, ils doivent payer le prix. Et tant pis pour eux s’ils sont fous ! Eux ! Ou bêtes ! Eux ! – Et c’est tout !

Ainsi, le cas est résolu. Il n’y a même pas de cas. Pour mon maître, je veux dire. – À présent, il est l’avocat de l’aîné, le plus menacé des deux frères. Et tout ça, sans aucun état d’âme. Du moment où il est payé pour son travail, il s’y applique. C’est tout.

Il va essayer de mettre le cadet dans un asile de fous et de sauver ainsi l’aîné. Sans savoir, finalement, où est la vérité. Ni de quelle vérité s’agirait-il.

Mais ce n’est pas ça qui me tracasse le plus, mon père. C’est qui m’épouvante ce sont les songes qui me secouent lorsque je pense à ces deux frères en tant que frères. Ce doit être effrayant. Ils sont isolés, enfermés dans un ensemble..., comment dire…, un ensemble sans paire, le leur ! Ils sont seuls, l’un et l’autre, et ils se définissent l’un par rapport à l’autre, l’un face à l’autre sans aucun apport (ni rapport avec l’) extérieur. Et cela, indifféremment de ce qui va se passer. Un huis clos, un monde pour soi ! Pour eux, c’est pareil ! En prison ou en liberté, c’est fini !... Ils n’ont plus aucune chance !... Pour eux, il ne reste plus rien que leur souffrance ; leur combustion ; leur haine... Rien que cet intérieur.  Avec, comme délivrance, toujours interne, la fatalité !

Et pourquoi tout ça, mon père ? – Pourquoi ?

Je me sens désarmé, entièrement, absolument démuni devant cette situation. Complètement à nu ! Ecorché. Je ne sais pas si je peux vivre dans un tel monde ! Mon père ! Si le monde était ça, je veux dire. Vous comprenez ? Je ne me sens pas de ce monde. Je ne sais pas comment m’y accorder. Avec le monde, je veux dire. Ni avec cette situation d’exclusion. Je ne sais même pas si ça vaut la peine de se poser de telles questions. Je me suis vraiment égaré et perdu, mon père. Voilà pourquoi vous me trouvez agenouillé ici, en vous chuchotant tout ça...

Croyez vous pouvoir m’aider, mon père ? – …Suis-je bête ? Suis-je malade ?... – …Mon père !... – …Suis-je… fou ?... – …Qu’est-ce que je suis, moi ?... – …Et où ?

 

Partager cet article
Repost0
20 mai 2008 2 20 /05 /mai /2008 03:50

Avant propos

On a évoqué tout à l’heure (voir  l’avant propos du Ben, oui ! Et quoi ? ) un certain « je » francophone, et plus largement occidental, littérairement embarrassant. Un « je » qui s’efforce de devenir « moi », voir « Moi » ou même « MOI ». C’est à dire, un engin trans-littéraire. Ou, pire encore : anti-littéraire.

Et pourtant, la fonction littéraire du « je » ne peut pas être mise en cause ----------- à cause ----------- sans jeu de mots ----------- de sa capacité ontologiquement indéniable. ----------- Nul ne peut exister sans son « je » ----------- ni en dehors de lui. ----------- Dans la littérature, non plus !

Ou ----------- comment, sinon ?

 

 

 

Merci, Seigneur !

(croquis)

                                                                                         

Je ne suis que le frère de la trisomique. Et c’est déjà beaucoup. Voire énorme. Je suis aussi le frère de l’autre soeur, la non-trisomique. C’est toujours déjà beaucoup. Voire énorme. Et, en plus, je suis le fils de ma mère, la piteuse mère d’une trisomique et de deux autres rejetons, pas tout à fait normaux (eux non plus), vu qu’ils sont les frères de la triso !

Et le père, dans tout ça ? Nul. Rien. Zéro. Il n’y a pas de père. Et nous nous estimons heureux, ma soeur non-triso et moi, que nous n’ayons pas affaire avec des situations encore plus bizarres, comme les adoptions, ou plus farfelues encore, comme les familles d’accueil, ou les familles « recomposées », ou encore plus folles, tel que d’avoir comme « ascendants » des homos (mâles ou femelles), lesquels, après s’être masturbés dans des cagibis d’hôpital, après s’être fait prélever des ovules, après s’être fait injecter/implanter des embryons, etc., etc., nous auraient mis au monde en tant que leurs enfants...

Gaëlle, avec son groin, déambule dans la maison comme une malade. Elle grommelle. Je comprends ce qu’elle dit. Christine, pareil. Notre mère, pareil. Les autres, non. Les autres ne comprennent pas Gaëlle, eux, pères compris. Ils ne nous comprennent pas non plus, eux, les autres. À juste titre ! Comment comprendre Gaëlle (la bizarre ! – l’étrangère !), son espace intérieur et son espace extérieur, le contenu de ces espaces ...? Comment comprendre ce qui ne vous est pas connu ? Peut-on comprendre autre chose que celles que l’on connaît déjà. Peut-on comprendre ? Peut-on connaître ?

Ils nous fréquentent, pourtant. Et Dieu sait pourquoi. Nos pères, des amis de ma mère, des copains de Christine, des copains à moi...

Je suis enclin à croire que tout est immatériel. Je suis prêt à en témoigner. Que tout ce qui se passe – silencieusement dans nos âmes, bruyamment entre nous autres – manque non seulement de consistance, mais aussi de cohérence. C’est de la folie. De la folie de Dieu...

Dieu est fou !

Pourquoi ?

Hein !? J’écoute !

...J’ai surpris ma mère en larmes. C’était dans la salle de bain. Elle se démaquillait avec des gestes énergiques, presque furieux. Les larmes coulaient abondamment sur ses joues. Ce n’était pas de la colère, pourtant. Plutôt de l’impuissance, de la résignation, de la souffrance. Elle avait, évidemment, beaucoup de peine. Elle était, de toute évidence, extrêmement malheureuse.

C’était pas dans la coutume de la tribu, de la famille, du foyer de se mêler de ce qui ne nous regarde pas. Je n’ai donc pas posé de questions. J’ai seulement vu, entrevu le visage de ma mère sillonné par des larmes... Son regard, dans le grand miroir de la salle de bain. Endolori. Malheureux.

Christine m’a dit ensuite, hier, ce qui s’était passé.

Ma mère et Gaëlle sont allées au marché. Dimanche dernier. Et de nouveau Gaëlle a mis la main au panier à un homme. À des hommes, peut-être. Mais il n’y en eut qu’un pour protester. (...Un rustre, sans doute ! Ça ne se fait pas. Surtout quand on se rend compte à qui l’on a affaire : une pauvre handicapée, poussé par ses sombres, par ses intraduisibles désirs...) Pourquoi a-t-il alerté ma mère, l’homme ? Vas savoir ! Il l’a fait, et c’est tout. Gaëlle, qui n’est qu’un sujet des plus animales, sauvages, donc fragiles, s’est laissé aller. Elle a tripoté le mec. Sans aucun espoir rationnel. Du rationnel ? Chez Gaëlle ? Encore que...! – Enfin, sans chance de réussite. – Encore que, ça aussi, ce n’est pas entièrement sûr, pas entièrement interdit. Il y a, sans doute, de ceux qui pourraient abuser de Gaëlle. Sinon, pourquoi tant des soucis chez ma mère ? Justement ! Pourquoi ne laisse-t-on pas Gaëlle être abusée ? Elle ne demande que ça, notre Gaëlle ! Mais, non ! On le lui interdit. Elle n’a pas droit à la bite. Et les quelques-uns qui, éventuellement, seraient tellement... animalisés pour sauter la trisomique, resteront sur leur faim... Anormal ? Peut-être ! Injuste ? Certainement ! Enfin, je trouve.

Elle meugle. Elle hait (tout) le monde. Je parle de Gaëlle. Elle souffre. Ma mère aussi. Et, de même, Christine.

Et, au milieu de tout ça, moi. Le seul mâle de la tribu. Le prince. Le roi. Le roi de mes deux, assurément ! Car moi, moi j’ai peur. Une peur à la hauteur de ma libido. Mais, curieusement, ça ne me rend pas fou. Je suis plutôt calme. Je ne suis pas happé par la machine à broyer les caractères qui est la bite et, de l’autre côté, la chatte. Je suis plutôt subtilement végétatif. Heureusement, je dirais. Car si j’étais hanté moi aussi par le je-ne-sais-pas-quoi qui pousse ma pauvre Gaëlle à tripoter les mecs, je l’aurais sautée moi même. Et pas seulement elle, peut-être. Christine aussi. Notre mère de même. Et je serais torturé comme elles, mes soeurs et ma mère (mais en image miroitée, inverse), par des trucs d’autant plus abominables qu’incontrôlables et irrépressibles. Sommes nous engagés à « incontrôler », à « irreprimer »?

Ariane, la petite souris avec laquelle je sors à présent, me dit que tout ça a l’air vachement psy et castrateur. (Parce qu’elle possède des couilles, elle, na ! – et du psy !) Elle se demande comment je peux supporter tout ça. Elle se demande même si je n’y prends pas du plaisir...

Et tant pis !

...Je veux dire que je ne suis pas sûr qu’elle ait tort, Ariane. Je ne peux pas ne pas dire, tel que j’ai entendu dire ici et là : merci, Seigneur, de ne pas m’avoir fait une femme ! Seulement cela. Dire cela !

  Pour le reste, tout baigne ! N’est-ce pas ? – J’écoute ! ?

 

Partager cet article
Repost0
17 mai 2008 6 17 /05 /mai /2008 16:45

Avant propos

 

La tristesse et l’horreur ne sont pas compatibles. Pas toujours. ----------- Si ----------- parfois  ----------- sans être compatibles, elles cohabitent ----------- des fois. Lorsqu’on est vieux ----------- notamment. ----------- Lorsqu’on est très vieux. Lorsqu’on est très. Lorsque. ----------- On est. ----------- Très.

Planant par-dessus de l’hyper ennui trop humain, on passe, à l’instar de l’albatros baudelairien chuté dans sa chair de volaille stupide, ou, au contraire, à l’instar du vilain petit canard à la laideur insouciante épanoui dans son avenir de beau cygne à la beauté froide, idiote et inconsciente ----------- remarquables tous, et surtout sans âme aucune ; ou avec une âme impossible ----------- jusqu’au moment où on se manifeste en tant qu’âme torturant notre pauvre support physio-matériel ----------- qui n’en demande pas ----------- rien de cela ----------- ou si ?

La tristesse et l’horreur, donc… !

 

 

Maman !

(croquis) 

Tu sais, maman ? Lorsque je viens te voir, je vis chaque fois l’impression que le temps est une grosse aberration. Le temps qu’on a passé ensemble me parait beaucoup plus long que celui qui s’est écoulé depuis, après ton départ. Je n’emploie pas – tu vois ? – le mot « mort ». Le concept. L’idée. La réalité. Arithmétiquement ce n’est pas vrai. Tu es partie à l’époque de mes quarante-deux ans. Je m’en souviens parfaitement. Tu étais extrêmement affaiblie, diminuée..., déjà vieille...  Moi aussi, maintenant. J’ai plus de quatre-vingt-dix ans... Bientôt, un demi-siècle sans toi, donc... La première partie, je la trouve, pourtant, toujours plus longue, plus riche, plus réelle... Lorsqu’on est jeune, on est plus sensible car plus réceptif, diras-tu. C’est vrai ! Et si l’on regarde les jeunes d’aujourd’hui - je parle de Pierrot, de Milly, de Loulou, de Jean-François et de Liliane, tes arrières-petits enfants que tu n’as pas connus..., et qui ne t’ont pas connue non plus, eux, même si je les ai fait venir ici, à ta tombe, pour qu’ils apprennent et sachent un petit peu que la vie ne commence pas avec eux, et qu’elle ne finit non plus avec eux, encore que rien de cela n’est pas encore prouvé; ils ont encore quelques bonnes années devant eux, avant qu’ils ne se mettent, eux aussi, dans leur génération, à s’entremêler les entrailles pour pondre..., pour faire augmenter et grossir l’humanité fractalisée et fractalisante (pour employer une expression tout aussi contemporaine que stupide)... Alors, on est parti de quoi ? Ah, ou ! Donc, lorsque je les regarde, je m’étonne de la différence de sensibilité qui subsiste entre eux et nous. Nous, pour ainsi dire encore. Car il n’y a presque plus de « nous ». Marie est morte. Christian et Elisabeth aussi ... Comme la plupart des mes amis d’antan, d’ailleurs. Je suis resté assez seul, maman. Assez seul. Mais, ce que j’ai voulu dire c’est que les petits, dont je te parlais tout à l’heure, que t’as pas connus, ont une sensibilité presque intégralement autre par rapport à la mienne lorsque j’avais leur âge. Je veux dire qu’ils parlent de choses qui me sont complètement étrangères. Des trucs liés à l’informatique, à la génétique, à la bionique, à toutes autres sortes de « ique », à l’astral, à la nano-technologie, au virtuel, à l’irréel, à la drogue, à une sexualité non pas débridée, même pas disjonctée, mais détournée. Pour ainsi dire, aujourd’hui, au bout, tout comme au fond du sexe, il n’y a plus l’enfant. Le sexe contemporain a changé fondamentalement. L’enfant se trouve, reste, est ailleurs. Il est fabriqué ailleurs. Il se fabrique ailleurs. Il vient d’ailleurs. S’il vient encore !... Il n’y a plus, je dirais même, il ne reste plus d’enfant. Mais il y a, il reste le plaisir. Ou, pire encore, le devoir de plaisir. Et, en revanche, ils me regardent comme un extraterrestre quand je leur dis que mon père est mort pendant la Grande Guerre et que moi, dans ma jeunesse, après ma Guerre, la Deuxième, je suis devenu communiste. La guerre et le communisme, pour eux, tout comme l’holocauste ou l’interdiction de l’avortement, c’est du cinéma. Et encore ! En noir et blanc ! Aucun rapport avec leur Net et avec leur téléchargement et avec leur zapping. Et qui sait s’ils n’ont pas raison, eux, tout compte fait ? Mais, ce n’est pas ça. Ce que je voulais te dire aujourd’hui, c’est que j’ai découvert un sentiment nouveau. La preuve que ma sensibilité, en dépit de mon âge, n’est pas annulée. Même si ce n’est pas agréable. Il s’agit d’un gars, d’un nouveau venu à la maison de retraite. Il a l’air plus vieux que moi. Et ce n’est pas facile, tu vois ?! Dès que je l’ai aperçu, je l’ai trouvé antipathique. Il m’a réveillé l’antipathie... Comme dans la jeunesse, quand on juge les gens d’après leur image ; d’après leur cinéma ! Je l’ai tout de suite trouvé, et je le trouve encore et toujours, très antipathique. Il ne m’a rien fait, mais il m’énerve. Il m’irrite. Je le hais, presque (quand j’ai la force…) ! Et pourquoi, donc ?, me demanderas-tu. Et pourquoi, donc ?, me suis-je demandé. Et la réponse s’est fait connaître comme un éclair : parce qu’il est vieux ! Voilà pourquoi, voilà donc ! Ce qui explique pourquoi, maman, je ressens de plus en plus souvent comme de la haine dans certains regards posés sur moi ! Comme dans celui qui me dévisage dans la glace.

Partager cet article
Repost0
12 mai 2008 1 12 /05 /mai /2008 11:38

 

Avant propos

La francophonie littéraire, on dirait, n’est pas sortie indemne de « la nouvelle vague ». ----------- (Si sortie il y a eu…!) ----------- (Et puis, quel ennui, la déconstruction réussie par ladite « nouvelle vague » !)

Dans la francophonie littéraire actuelle, la nouvelle et le récit – pour ne pas parler du croquis – bénéficient d’un traitement d’extermination. Le « je » littéraire francophone, dans son effort… ----------- …infra ?... …sur ?... …méta ?... …humain ?… ----------- …de se reconstruire… ----------- …de devenir « moi » (voire Moi ou même MOI : un engin trans-littéraire, c’est à dire) s’y manifeste tellement fauxlittérairement, que, exaspérés, le peu de téméraires auteurs contemporains de nouvelles, de récits – pour ne pas parler de croquis – se replient dans des espaces parfois anaérobiques, insaisissables. Leur « non-je », frêle et fragile, vulnérable, s’écrase, piétiné, laminé par la lourde avalanche de « je » qui anéanti les lettres françaises d’aujourd’hui.

----------- Est-ce que parce le « je » et la littérature font deux ? -----------

----------- Est-ce que parce qu’il serait… spécial, ce « je », le leur ? -----------

----------- Est-ce que parce qu’il serait introuvable, ce « je » ? -----------

------------------------------------------------------- L’époque, de plus en plus atomisée  à l’intérieur de sa lourde globalisation, pourrait (devrait ?) favoriser, néanmoins – d’une manière objective –, l’espèce littéraire de la nouvelle, ainsi que celle du récit – pour ne pas parler de croquis. -------------------------------------------------------

----------- Mais non ! -----------

----------- Elle fait autre chose. -----------

Entre son atomisation (tournée psychanalytiquement vers l’infiniment petit du passé personnel et individualisant ----------- fur à mesure stellaire, avec le temps, pourtant) et sa globalisation (tournée psychiatriquement vers l’infiniment grand de l’avenir dépersonnalisant et sociologisant, planétaire ----------- fur à mesure stellaire, avec le temps, pourtant), l’époque laisse s’échapper dans l’atmosphère « supestructurelle », qu’elle s’est créée elle-même, atmosphère rendue aujourd’hui irrespirable à coup de bidules intellos et d’élégants machins ----------- à coup de styles, à coup de décharnements substantiels substitués à la substance artistique ----------- l’époque, donc, laisse s’échapper dans l’atmosphère, des nuages et des hypernuages spécifiques, des hybrides (écrits, audio, visuels…), sans dimensions (tournés vers les névroses de l’infiniment répétitif) ----------- soporifiques : des Sagas sans sagas – des (histoires ?) sans passé et des sans futur – des présents continus – des sans sens – des non-sens –  des ersatz  ----------- notamment des feuilletons, d’abord, des séries, ensuite ; des « OGM culturels » obstruant les canaux séminaux et les trompes de l’esprit, capables de doter le lecteur ou le spectateur des qualités mutantes ----------- d’un consommateur----------- lobotomisé.

----------- Et alors ? -----------

------------------------------------------------------- Et alors ?

-------------------------------- Et alors ?

----------- Et alors ?... ------------------------------------------------------- … – …-------------------------------------------------------… – …-------------------------------------------------------… – …-------------------------------------------------------… … ----------- Alors ?... -----------

 

        

 

 

 

Ben, oui ! Et quoi ?

(croquis)

Une fois rentrée chez elle, Nathalie sortit le portable de son sac et chercha dans le répertoire le nom de Victor. Elle s’assit dans le fauteuil en cuir bleu ciel. Elle appuya sur la touche O.K.. Elle attendit la liaison. Elle regardait les petits poissons tourner dans l’aquarium. Des tigrés noir et blanc, des roses, des argentés, des jaunes.

- Allô ?!

La voix transitée par satellite était un peu voilée. La ligne avait de l’écho.

- C’est moi. T’es où ? Je te dérange ?

- Non, non. (La réponse arriva avec du retard – à cause de l’écho.) Qu’est-ce qu’y a ?

-T’es où ?

- Quelque part. Dans le grand monde. Dans le sud de la Chine. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il t’arrive?

- Rien de grave. Je voulais... Merde !

Nathalie décolla l’appareil de son oreille et regarda son écran. « Service indisponible ».

- Merde !

Elle se leva de son fauteuil et, le portable à la main, gagna le balcon. Le parc Montsouris, quatre étages en dessous, brillait dans la lumière du matin Elle appuya la touche O.K.. Le nom et le numéro de Victor s’affichèrent de nouveau sur l’écran. Elle appuya encore une fois sur la touche O.K..

- Alors ? fit la voix de son ex.

- Ecoute ! J’ai mis un peu d’ordre dans la cave.

- Tu m’impressionnes grave !

- Tout arrive ! Grand déballage même !

- Et alors ? arriva avec du retard, la voix de Victor de son sud de sa Chine.

- Alors… mbe..., alors je suis tombée sur des lettres du pédé qui habitait ici avant nous.

- Et alors ?

- Qu’est-ce que j’en fais ?

- Fais ce que tu veux ! Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

- Tu veux que je les jette ?

- Je ne veux rien. Et encore depuis un bon moment. Tu sais ? Il y a déjà quatre ans que nous sommes divorcés. Tu n’as qu’à les jeter, si tu veux. Sinon, non. C’est pas mon secteur. Du tout !

- Je l’ai appelé sur son portable.

- Qui ?

- Le pédé, quoi ! T’es lourd, ma fois !

- Ah bon, lui aussi ?

- Moque-toi ! Oui ! Lui aussi ! Lui c’est pareil, il erre au bout du monde. De l’autre côté, pourtant. Dans la forêt amazonienne. Il y fait de l’humanitaire. Parmi les indiens.

- Et alors ?

- Tu sais que ça : et alors ?

Nathalie rentra dans le séjour, le portable à l’oreille.

- Et alors, il y a à peu près cinq mois, dit-elle en se rasseyant dans le fauteuil en cuir bleu ciel, devant l’aquarium. Il m’a dit qu’il me rappellera. Il y a des lettres de toutes sortes. De ses petits amis, de sa soeur, de son patron et de qui sais-je encore. Mais il ne m’a pas rappelé. Du tout !

- Et qu’est-ce que tu veux que j’y fasse, moi ?

- Me dire si tu veux que je les jette ou pas. Et... Tu sais, vous êtes tous partis. En Chine, en Amérique Latine, au Diable. Et moi, moi je regarde tourner les poissons ici, névrosés et névrosants, naturellement, dans leur aquarium... dans mon aquarium..., et je me demande si c’est eux les névrosés, les névrotiques, ou qui d’autre ? Moi ? Pourquoi pas ? Mais pourquoi pas toi ? Toi, aussi. Toi aussi tu n’es qu’un névrosé. Pas vrai ? Et lui, alors ? Pourquoi pas lui ? Lui aussi n’est qu’une névrose vivante. Comme nous tous ! All of us ! Moi – historiquement. Vous – géographiquement. Ha ha ha. Merde !

Nathalie sortit de nouveau sur le balcon et répéta les gestes de tout à l’heure. L’expression de la jeune femme se rasséréna lorsqu’elle rétablit la liaison avec l’homme du sud de la Chine.

- T’es toujours là ?

- Où veux-tu que je sois ?

- Je veux dire – là, ici ! sourit Nathalie. Dans ta virtualité. T’es qu’un virtuel. L’autre, pareil. De même, son homosexualité et, finalement, même ses lettres de la cave. C’est quoi être pédé ? Recevoir des lettres pour les mettre à la cave... Se trouver en Chine. En Amérique du Sud. Dans un aquarium... Parler dans un portable... Vous n’existez pas, vous. Ça n’existe pas, ça. Ni les anges qui sont entrés, eux, chez les filles de l’homme !

- Quoi ? Quoi encore ?

- Quoi, quoi ? C’est écrit ainsi dans vot’ Bible pas moins virtuelle celle-ci non plus. Ou, qui sait ?, peut-être que les anges, eux, virtuels, ont contaminé les filles de l’homme, réelles celles-ci. Et que, depuis, tout est mi-virtuel, mi-réel, ou, ni virtuel, ni réel...

- T’es bourrée ?

- Béate ! Je me trouve au dessus de ce foutu de parc. Tu t’en souviens ? Je parle de Montsouris. Avec sa brillance verte. Il fait très beau aujourd’hui ici, à Paris. J’ai ce parc. J’ai mes poissons. Et j’ai toi. Je t’ai, quoi que tu fasses. J’ai l’autre, aussi. Quoi qu’il fasse. Et j’ai ces lettres de merde ! Voilà ! Voilà c’que j’ai ! Pour une bourrée, j’en suis une !

- Et tu veux quoi ? Que je prenne, moi, la charge de ces lettres de merde, comme tu dis, de l’autre ? Tu veux que je me charge de ta virtualité ? De tes virtualités ?

- De nos virtualités !

- Pourquoi nos virtualités ? Nous avons divorcé depuis des lustres !...

- Et quoi ?

- Comment ça, « et quoi » ?

- Ben, oui ! Et quoi ?

 .............................................................................................................................

...............................................................................................................................

Partager cet article
Repost0
7 mai 2008 3 07 /05 /mai /2008 08:48

 



Avant propos

Certaines vapeurs, nocives et vaguement (finement) nauséabondes, sortent par certaines soupapes pour se répandre dans l’atmosphère environnante, comme les débris des satellites qui salissent la stratosphère, en mettant en danger les missions spatiales.

Nocives – c’est quoi ?

 

 

 

 

 

Inexplicable ?
          (croquis)
                                                                                                                                                                                                                           

              En s’appuyant sur sa béquille, à droite, le sac en plastique dans la main gauche, Raphaël descendit lentement les marches de la station de Cluny. Le quai le reçut comme toujours, avec sa froideur bêtement snobe. Incrustée dans le mosaïque collé sur plafond voûté, un tas de signatures de célébrités mortes depuis des lustres. Des anciens sorbonnards avec qui se pavanaient les besogneux bons-à-rien d’aujourd’hui... Devant qui ? Devant d’autres besogneux bons-à-rien, montés à Paris des tréfonds de l’Hexagone, où de plus loin encore, après un voyage sans sens, d’Amériques, d’Europes, d’Asies, d’Afriques et de cons de leurs putains de mères qui les ont enfantés comme ça, pour rien!

              Raphaël était, depuis une heure, dans un état plus négatif que d’habitude. Il ne se négligeait plus lui-même. Il ne se méprisait plus, non plus. Il se haïssait. Comme ça, sans raison ou explication. Finalement, il était dans son droit. Tout à fait.

              À la Défense, d’où il s’était extrait (sauvé !) in extremis, la vie était devenue insupportable. C’était à cause de ces yougoslaves, serbes, croates, macédoniens, monténégrins, bosniaques ou kosovars, des enculés à enculer !, qui y pullulaient. Ils ne parlaient aucune langue humaine. Ils se tapaient tout seuls des canettes de bière et des bouteilles de rouge. Ils se permettaient de cigarettes comme c’était pas possible. Ils baisaient même – parfois. Ils étaient jeunes. Leur rage était aveugle et forte. Ils étaient puissants. Ils contrôlaient la situation. Il a du se casser. Ils l’auraient tué, sinon. Ou l’équivalent. C’était leur territoire, maintenant. Qu’ils aillent se faire foutre ! Leur espace. Leur vie, quoi !

              Le monde n’est pas bon. C’était sa conviction à lui, à Raphaël, maintenant. Il n’est pas bon, mais on n’y peut rien. On ne peut pas s’en passer. On ne peut pas le quitter quand on veut. C’est pas parce qu’il a des règles, le monde... Les règles – mon cul ! Ou, enfin ! Ha ha ha ! Mais c’est parce qu’il n’est pas possible. Se laisser mourir de faim ? À quoi bon ? Se faire écraser par une voiture ? Connerie ! Quoi d’autre ? Se pendre ? Simple à dire ! Na !

              Il fut un temps où l’âme de Raphaël avait une certaine énergie. Une certaine énergie animale (...anima – âme...). C’était lorsqu’il était encore entouré par des amis. C’était avant que la civilisation ne l’accable et envahisse. Autant que l’ennui transformable en lassitude, en auto-lassitude et (tout de suite après) en haine. C’était à l’époque où Raphaël riait encore. Et Dieu sait qu’il riait de tout coeur, avec un intégral bonheur. À l’époque. Il était bête, mais heureux. Aujourd’hui, il ne riait plus. Quant à la bêtise... (Il n’était pas moins bête, pour autant.)

              Et la voilà : avec ses cheveux énormes, hirsutes, cendrés ; avec ses pieds nus, les ongles des orteils longs, courbés, noirs ; avec le regard bleu ni attentif, ni perdu – nul ! – Imbaisable !

              Certes ! – Mais elle avait, comme toutes les autres, une fleur d’iris entre ses cuisses. Puante, je te dis pas ! Pareil à sa bite à lui, quoi ! Ou moins... ou plus…! Qu’importe ?! Elle était noire de saleté. Ses ongles d’en bas – la preuve. Longs, noirs, recroquevillés. Pareil, les commissures de ses lèvres ! La boue s’y était incrustée depuis trois siècles et demi !

              Elle fut une déesse, jadis. C’était évident. C’était visible. Ses traits laissaient croire qu’il existait encore une race supérieure. Même miséreuse, tel qu’elle l’était, elle était très loin du singe originaire. Il n’y avait pas de singe en elle. Elle abritait dans son dedans du (ou le) feu sacré. Son regard noir envoyait des éclats dans l’univers. Des convictions. Quelle sorte de convictions, Dieu sait ! Elle brûlait, dans son dedans. Elle avait quitté le monde pour s’enfoncer dans la saleté. La saleté faisait partie du monde, elle aussi. Comme toute autre réalité. Et, voyons, à quoi bon que d’être propre ? Hein ?! Hein ? Elle était manifestement folle. Divine.

              Raphaël se sentit mieux. La présence de la jeune clocharde, seule, sale, brillante, dans la station froide et snobe, le réconfortait. Elle le ressourçait. La folle était non seulement vivante, mais vive. Ca donnait de la chair à la vie. Non pas du sens, mais du divin : du non sens, donc.

              Raphaël s’arrêta devant la clocharde assise sur le banc.

              - Salut !

              La femme tourna vers lui son regard étincelant, tout en restant muette.

              Raphaël sourit.

              - Tu sais, dit-il, la chair mourante de la femme émane tant de tendresse, qu’on peut penser qu’elle abrite sinon Dieu, le Bien.

              La femme ne lui répondit pas. Elle le regardait, en l’arrosant de ses éclats, mais qui n’étaient pas de l’attention.

              Ensuite, Raphaël reprit son chemin. Arrivé au bout du quai, il descendit les quelques marches en béton. Il entra dans la bouche largement ouverte du tunnel.

              Il se perdit dans le noir.

              Le regard de la femme le suivit en changeant de lumière. Un soupçon de sourire, peut-être ? Ou, simplement, un intérêt non défini et, peut-être, même inexplicable ?

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
3 mai 2008 6 03 /05 /mai /2008 15:28

Avant-propos

Ce qui suit peut être une histoire pressentie ; une histoire passée, cependant ; présente, en cours de rouler, aussi ; – une histoire pensée, peut être…, on en cours de. Elle ne s’est pas encore réalisée. Ou elle est déjà passée. Ou elle se fait ; ou est faite. Elle erre. Sans carnation. Sans squelette, même. Elle peut prendre tout figure imaginable. Et il y a une forte probabilité que ça se fasse rapidement. Peut-être que tout est même en train de « prendre vie ». Faudrait-il rappeler encore le titre, célèbre depuis un moment, d’une pièce de théâtre où l’on parle de six personnages en quête d’un auteur? Ce n’est pas le cas. Il ne s’agit pas, dans l’histoire qui commence maintenant, des personnages sans créateur, sans maître, sans Dieu, ou Dieu sait sans quoi encore. Dans ce qui suit, il y aura question des choses assez claires, limpides, prévisibles. Des choses presque préconçues.

Ce qui suit, peut être encadré, considéré comme une force, comme une énergie significative pour les temps contemporains. Quelque chose encore d’informel mais pourtant de présent. Quelque chose qui, une fois arrivée ici, dans le monde sous-lunaire, risque de manquer de signification. De devenir un simple fait. (Dès qu’on prête à un fait une signification – ou une autre –, le fait proprement dit disparaît, englouti par la signification qu’on lui prête – ou qu’il rayonne). Tel que tant d’autres. Tel que tous le autres. Une réalité inexplicable. Encore une.
                Et voilà.
 

 

 

Courte séquence
(croquis)


            Voyons un peu de plus près ce qui est arrivé à quatre gens normaux. Liane et François, qui essayaient de mettre sur les rails et de faire survivre une Fromagerie au Bois Becqueteau, et Lucrèce et Basile, des jeunes « indépendants en informatique », qui venaient d’acheter une fermette au ledit Bois Becqueteau.

Ils étaient, tous les quatre, des ceux qu’on désigne comme des gens « sans histoire ». À tort. Ils en avaient une. Qui, dans cette vie, n’a pas un passé plus ou moins... « histoirisé » ?! Comme tout autre humain, « comme tous les autres » « qui ne veulent pas d’histoires ! », comme tout autre « humaine de masse », comme tout autre humain non-historique, voire an-historique, aussi – et surtout ! – effacé qu’il soit !

Prenons le cas de François. « Bille sur deux autres billes », il avait – il était ! – une tête massive déposée directement sur des grosses épaules; un thorax extrêmement large et un ventre-fesses énorme, à la mesure des deux autres « billes » déjà évoqués. Toujours avec une barbe de deux jours sur ses joues (un vrai exploit, si l’on y pense un peu), François était Suisse et louchait. Dieu sait s’il avait cherché ou seulement trouvé refuge au Bois Becqueteau, à côté de Liane. Dans la maison de celle-ci... S’il se trouve, il n’était (même) pas un – simple – Suisse, mais un Ulysse moderne. En tout cas, Liane, sa compagne (pas du tout « mythique » – ni Circé, ni Nausicaa, mais une – simple – fille du pays), d’au moins dix ans sa cadette, non pas grosse mais ronde, dotée de zéro élégance, de zéro grâce, mais touchante par l’authenticité et de son innocence, et de son savoir très..., non pas terrestre, mais très terre-à-terre, en était tout aussi contente que fière. Elle avait un homme. Son homme. Le sien. Question de possession (à double sens ; réciproque), n’est pas ? Elle était aux anges. Elle se sentait... normale. À juste titre, d’ailleurs. Elle s’activait toute la journée : dans la Fromagerie, où le maître d’oeuvre était le Suisse ; dans le petit jardin de devant, où elle avait planté énormément de fleurs, directement dans la terre mais aussi dans des pots ; derrière, dans la basse-cour prolongée d’un potager et d’un verger, où elle avait des volailles et des lapins, des légumes, des arbres fruitiers... Elle était prise toute la journée, naturellement. Et elle avait un homme auquel elle pouvait témoigner son affection en l’écoutant, en lui préparant les plats qu’il désirait, en exécutant ses ordres de chef d’entreprise (le jour), de chef de lit (la nuit) et de chef de l’esprit (tout le temps ; notamment lorsqu’il formulait ses considérations extrêmement misanthropes, car il aimait beaucoup le jeune doberman, appelé Schifter, d’après le nom d’une anguille qui avait illuminé, dans son aquarium, les jours de sa tendre enfance, et aucunement le reste de la planète, notamment pas les humains de cette planète !). Elle était comme tous les autres, c’est à dire, comme il faut, et elle en était contente, comme tous les autres, et comme il fallait être en tant que quelqu’un comme il faut.

Quant aux deux autres, comme indiqué tout à l’heure, ils étaient des jeunes informaticiens arrivés au stade d’acquérir une maison de vacances. Une fermette. C’était le rêve de Basile. Aussi Lucrèce, qui, à force de se voir répéter tout le temps qu’une maison de campagne par ici, qu’une maison de campagne par là, l’avait accepté. Elle l’avait assumé. Il s’avérait incontournable, ce rêve. Donc, obligatoirement assumable. Chose faite, par la suite et par conséquent. Ils étaient encore jeunes, très jeunes. Ils n’avaient pas encore l’âge de la sédentarisation effective. Mais « le désir de racines » éprouvé par Basile (un ancien de la DASS – sa mère, qui l’élevait seule, était morte lorsqu’il avait cinq ans, et il avait vécu quatre jours à côté du cadavre, avant de se rendre compte que sa mère ne dormait pas... –, à l’intelligence informatique fortement développée mais hyper-seul sinon) était si fort, qu’une fois quinze mille euros épargnés, ils ont pris un crédit et acheté la fermette.

Le rêve de Lucrèce était un tout autre. Un rêve assez bizarre par rapport à la normalité statistique, par rapport à la normalité supportée et véhiculée par d’autres (par exemple, par Liane, la petite fromagère). Le rêve de Lucrèce s’est relevé au monde à l’occasion d’une nuit alcoolisée et snifée, passée dans une banlieue lointaine, au Nord de Paris, avec une dizaine de copains, dont Basile, dans le jardinet de l’un d’entre eux, un Coréen né en France, qui possédait (c’était un cadeau de ses parents, reçu quelques années auparavant, pour son bac) un ancien volailler transformé en habitation. Là, dans le jardinet de son camarade, Lucrèce s’est retrouvée en haut d’un jeune poirier, en glapissant qu’elle voulait un enfant, qu’elle ne voulait pas un enfant, qu’elle en voulait un, qu’elle n’en voulait pas... Elle se trouvait à mi-chemin entre une ivresse alcoolique et un vol plané de drogué, dans un état de hypersensibilité débridée ; elle attendait l’arrivée d’une maturité porteuse de folles joies ainsi que de tristesses constructives, structurées, les une et les autres, toutes, autour de l’insondable...

Basile, à la racine du poirier, assez « pris par des vagues » lui aussi, lui palpait les mollets et lui chuchotait des mots cochons ; il voulait la sauter ; il voulait qu’ils se mariassent.

Eh ben, tout ce petit monde, Schifter (le doberman) inclus, s’est retrouvé ensemble pour quelques secondes.

On ne connaît qu’assez mal (de toute façon, jamais assez) le mécanisme qui fait que les gens se croisent, s’attroupent, se rassemblent, s’unissent pour former des meutes, des familles, des communautés. On connaît mal ou pas du tout les flux et reflux de sympathie et d’antipathie qui déterminent et gèrent ces opérations. On parle d’intérêt. Mais, l’intérêt, valeur psychique dérivée de la simple possession, ne vaut plus rien aujourd’hui, par rapport à la statistique qui, elle, est capable de vouloir mettre de l’ordre au coeur même du hasard.

...Il faisait très lourd. La lumière avait commencé à baisser, mais la nuit tardait de s’installer. Ce n’était que le début du mois d’août. Le vide bleu du ciel ressemblait aujourd’hui plus que jamais à de l’eau ; comme si le monde n’était qu’un vaste fond d’océan, et les gens – des pauvres créatures pressées, compressées – peut-être même moulées, formées ! – par des énergies non seulement incompréhensibles, mais la plupart du temps, insaisissables.

Basile et Lucrèce arrivèrent devant la Fromagerie. Ils se tenaient par la main. Ils portaient des habits légères : des marcels, des bermudas, des sandales. Ils avaient l’air heureux.

La Fromagerie était déjà fermée. Le doberman, attaché devant la porte béante de la grange, gardait les deux voitures, une petite utilitaire et une autre, de ville, qui remplaçaient les outils agricoles d’antan. À côté de la grange, la maison de Liane avait la fenêtre et la porte de la cuisine ouvertes. Par la fenêtre, on pouvait apercevoir le Suisse, François, gros, énorme, en marcel lui aussi, assis à la table. Il fumait et parlait. Liane, assise sur le seuil de la porte, l’écoutait.

Basile leva la main, en signe de salut. Lucrèce inclina la tête, dans le même but. Liane sourit et leva la main, à son tour. Le chien se mit à aboyer. Liane le rudoya. Le Suisse tourna son regard vers la fenêtre. Il leva la main, en signe de salut, lui aussi. Liane rudoya de nouveau le chien tout en souriant dans la direction de Basile et Lucrèce ; elle gardait un bon contact avec eux (ainsi).

Le doberman jeta un regard presque intelligent vers les humains qui se trouvaient au-delà de la clôture. Il était mince, élégant, souple, simple, féroce, stupide, souvent humble, avec les oreilles hérissées dirigées vers le haut, enchaîné devant la grange.

Et voilà.

Partager cet article
Repost0
20 mars 2008 4 20 /03 /mars /2008 12:22

 Avant propos

 La finesse, une qualité très étrange dans un monde où l’hyper petit industriel (ou, peut-être, le petit hyper industriel ?) commence à faire sa loi, la finesse, donc, n’est pas trop recherchée aujourd’hui. On lui substitue avec une certain soulagement, voire plaisir, l’étrange, le kitch et presque pervers hyper petit produit à la chaîne. ----------- La réussite de l’opération est totale. La nano-techologie fraie son chemin dans le monde « civil », et remplace « les dimensions » de la beauté traditionnelle, classique. Le monde aperçu par l’autre but des jumelles commence à s’imposer comme une nouvelle norme spirituelle. L’esprit même se voit dirigé vers une auto-interprétation déstabilisante : s’écrouler dans l’infini petit, dans le rien petit. Voilà ce qui  n’entrait pas dans la coutume des prédécesseurs. Ou, peut-être, si ? 

 

 

Pleine lune

(croquis)

 

Guillaume ouvrit les yeux. La chambre était éclairée d’une manière inhabituelle. À vrai dire, c’était inhabituel qu’elle fût éclairée. La nuit, d’ordinaire, il y régnait un noir presque parfait. Les fenêtres, situées juste sous le toit, étaient petites, et les nuits – sombres...

Guillaume ferma et rouvrit les yeux. La lumière, bizarre, était toujours là. Forte et tirant sur un bleu (« presque » artificiel) vu seulement à la télé, dans des films de l’épopée spatiale ou dans ceux d’horror.

C’était la pleine lune.

...Enveloppé dans sa robe de chambre en soie bleu-ciel, enfilée par-dessus son pyjama en soie vert-poireau, Guillaume sortit des toilettes et descendit au rez-de-chaussée. Il ouvrit la porte de derrière. Le verger, bleuâtre dans la lumière lunaire, le reçut avec une familiarité étrange, qui ressemblait fort à un souvenir d’enfance et, à la fois, à une prémonition. Il pouvait être dissout, lui même, Guillaume, dans l’espace sidéral. On n’attendait que son désir. On n’attendait que sa volonté. On n’attendait que lui.

Guillaume regarda le ciel. Dégagé, celui-ci était plein d’étoiles. Comme hier, lorsque Léonard, un de ses petit-fils qui passait quelques jours de vacances chez lui, chez son grand-père, s’est exclamé :

- Comme elles brillent !...

C’était vrai, à Paris il regardait rarement le ciel, le soir, avait-il continué. Et lorsqu’il regardait vers le haut, il ne voyait rien. Que des lampadaires... Formidable !... On oubliait que ça (les étoiles, dans le noir éclairé) existait !...

Guillaume enfonça son regard dans le blanc muet, hystérisant, de la lune. Silence parfait. Du marbre transparent. La lune, immobile, envoyait son inquiétante brillance vers l’espace des soleils lointains, minuscules, ponctuels. Le silence débordait le verger pour aller se perdre dans les profusions spatiales.

- Ca va, papi ?

Guillaume bougea un peu, pour faire de la place à son petit-fils qui, pieds nus, en bermuda et tee-shirt, sortait du noir de la maison.

- C’est quelque chose, non ? dit le jeune homme en le rejoignant. Je dirais même, extraterrestre. On devient extraterrestre. On peut le devenir.

- T’as pas sommeil ?

- Non.

- C’est à cause d’elle, fit Guillaume en indiquant d’un mouvement de tête la lune froide.

- C’est possible... Et toi ?

- Eh, moi... Tu sais, on dort de moins en moins avec l’âge. De plus en plus souvent, et de plus en plus court. Tu peux parler de coups !  De sommeil, ou de veille.

Ils rirent. Ensuite, ils regardèrent la lune ; autour d’elle, il y avait un large halo de lumière irréelle, mais vraie.

L’atmosphère du verger paraissait immobile. Rien ne bougeait.

- Et dire que c’est mathématique ! chuchota Léonard.

- Hein ?!

- Ça !

Léonard indiqua à son tour, avec un mouvement de tête, la lune. Ou, peut-être, le verger. L’extérieur, en tout cas.

- Et ça ! ajouta-t-il en tendant la main et en ouvrant la paume.

C’était une pièce électronique ; un petit rectangle de couleur foncée, sur lequel luisaient, en jaune et en blanc, des tout petits points métalliques.

- C’est mathématique, reprit le jeune homme. Avec des conséquences physiques. Mais sinon, pour le reste, ça reste – l’ironie de la voix de Léonard fut plus que saisissable – invisible. L’objet mathématique, je veux dire, continua-t-il en revenant au ton antérieur, normal. Sans espace et sans temps, inodore, incolore, insipide, mais transmissible, dans le mental d’un autre, dans la matière mentale d’un autre – et Léonard montra du doigt dans la direction de son grand-père –, dans la matière d’un autre ordinateur – et le jeune homme fit sauter le petit rectangle qu’il tenait dans sa paume –, où dans la matière tout court – et il indiqua de nouveau la lune –, dans l’inintelligible.

- Sans doute, tu te sens capable de voler, de planer, de partir dans le vague, sourit Guillaume.

- Comment tu sais ça ? sursauta le jeune non sans humour.

- C’est mathématique, fit Guillaume, avec un sourire encore plus large, en indiquant à son tour, à la fois la lune et son petit-fils. Et c’est tendre comme tout.

Le vieux et le jeune se regardèrent en complices prix d’une petite fraction de seconde. La décharge fut rapide et extrêmement intense : de la tendresse atténuée par – trempée dans – une l’ironie acide, forte, réconfortante.

 

Partager cet article
Repost0
14 mars 2008 5 14 /03 /mars /2008 12:39
                                                                                   

 

 

Avant propos

 

L’époque n’est plus à la littérature. Le tirage de masse y est pour beaucoup.

   

               

     Ce qu’on peut lire - dans des tirages de masse - c’est de la fabrication. Plus aucun rapport avec la découverte ou avec la création. Beaucoup de rapports, en échange, avec la répétition, avec le déjà vu, avec le rien ----------- finalement. ----------- Nous sommes tout près du moment où le logiciel (déjà valable pour le monde économique, pour celui social et même pour celui politique) fera son entrée (triomphale ?) dans la littérature.  Il existe un public pour ça ! La paresse engendrée par la stupidité gagne du terrain. Ce qui fait la force de notre monde, la démocratie (valable, dans le monde occidental, lorsqu’on touche à la vie politique ou sociale), ne « fonctionne » plus lorsqu’on pénètre dans la sphère économique, scientifique ou artistique. ----------- Néanmoins et paradoxalement, la tendance de démocratisation économique, scientifique et pas en dernière place artistique peut être considérée comme un apanage de notre époque. Rien de mieux que la démocratie ! Rien de mieux que l’égalité ----------- fut-elle la grande, celle des chances -----------, fut-elle la petite, la nivelante, dirigée vers le bas !

 

 

Mais il y a quelque chose d’autre. C’est notre esprit…

 

    

      ...c’est quoi ? Pourquoi « notre » ? Pourquoi au pluriel ? C’est quoi un esprit reparti dans du pluriel : un esprit « multiplié » (en quoi ?) ou un esprit mollusquoïde, amputé de ce qui lui donnerait ce qui lui est propre : la personnalité, la responsabilité ?...

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                           …qui a du supporter quelques coups de réalité-massue. J’ai eu l’occasion d’en recevoir. Exemple :

- Guerre et Paix ? Les Misérables ? Des romans feuilletons ! Des beaux romans feuilletons, mais déjà un peu trop vieillots … Et ce connard de Pierre, qui épouse à la fin cette débile de Natacha !... Ou l’autre, comment s’appelle-t-il déjà ?... Marius ?... Qui s’en prend à Cosette. Tout ça – pour ça !... Ce n’est rien par rapport à L’anneau des agneaux ou par La Guerre des Etoiles !!!

C’était un jeune homme né et grandi de l’autre côté de l’Atlantique. La jeunesse triomphante, balayait du dos de la main deux des piliers de la modernité. Lui (qui articulait sans retenue aucune de telles allégations) et moi (qui m’effrayais tout en m’émerveillant devant cette barbarie iconoclaste et, en dépit de tout, tonifiante), nous étions déjà dans la post-modernité. Le grand roman, avec des destins entrecoupés, avec le destin plus fort que l’humain, la Saga des gens vrais, qui naissent et meurent selon la coutume ancestrale, comme dans la vie réelle, qui participent à l’histoire réelle dans des tomes volumineux et nombreux, c’était fini tout ça ! Une nouvelle époque, débordant d’un virtuel annonciateur venait de s’installer dans l’espace littéraire. Une nouvelle époque, avec une nouvelle littérature. Ou, plutôt avec « une production » littéraire – où le fantastique scientifique et celui (pseudo) initiatique se laissent accompagner et influencer par la psychanalyse atomisante (voir ci près), par la psychiatrie personnalisante ou dépersonnalisante (voir ci près), par l’érotisme souvent basculé dans du porno, etc., etc.. C’est une littérature sans poumons, sans respiration, sans envergure – est beaucoup d’autre « sans ». Mais, ça marche. C’est-à-dire, ça se vend. Et, donc, ça s’écrit. – Ou pas !

Qui sait ?

Voyons !

 

 

 

92 ans

(croquis)

 

Camille reprit un peu de Poire Williams. À côté d’elle, André, les pieds sur la table basse, le crâne rasé, une boucle d’oreille dans le lobe de l’oreille gauche, alluma un joint roulé et humide. Camille posa à son tour ses pieds sur la table basse. Ensuite, elle prit la cigarette offerte par son mari et tira une première bouffée de fumée. En face d’eux, l’écran éteint de la télévision reflétai – ou abritait – leurs propres images, un peu déformées, cendrées.  

- Elle a soixante-dix-huit ans, dit Camille, en reprenant la conversation. Mais elle est encore forte. Elle a été femme de ménage. Mais c’est sans importance. De toute façon, l’autre ne pouvait rien faire. Elle ne faisait plus rien depuis des mois, à vrai dire. Elle somnolait ou, au mieux, regardait tout le temps le plafond. Elle ne se levait depuis des semaines. Je veux dire, jour et nuit. Elle avait presque quatre-vingt-douze ans. On ne sait pas si elle arrivait encore s’endormir pour de bon, de dormir réellement. On ne sait pas si elle arrivait à se réveiller, non plus. C’était plutôt un légume. Elle chiait et pissait dans ses draps. – Ça, ô, oui. Ça, elle savait le faire. Mieux que tout autre. On le savait. On savait ça. Tout le personnel du foyer savait qu’elle savait faire ça mieux que personne : chier et pisser dans son lit. Ça énerve ! 

Camille tira une nouvelle taffe et tendit le joint à son compagnon.

- On l’a retrouvée morte, reprit elle. On l’avait étranglée. On a trouvé l’autre, avec qui elle partageait la chambre, assise au bord du lit, le lit de la morte, les jambes balançant doucement, un sourire féroce et impitoyable sur sa figure. Elle était comme pétrifiée. Intégralement. Tout entière. Même si elle bougeait ou faisait bouger ses jambes. Ça existe, ça : des vieux, des vieilles pétrifiés – qui bougent encore. J’en ai pris conscience. On se pétrifie à partir du dehors. On garde un peu d’âme, certes, mais un petit peu uniquement, de plus en plus peu, presque rien. Juste pour bouger. Et on disparaît ainsi, en laissant ici, sur terre, la pierre de son corps…

Quelques secondes, le temps de se passer le joint et d’aspirer une nouvelle bouffée de fumée chacun. Ensuite, Camille dit :

- Bref, c’était elle que l’avait étranglée. Court. Simple. Radical. Sans trébucher. – Elle, à soixante-huit ans d’âge, s’est levée de son lit et est allée étrangler l’autre, à quatre-vingt-douze ans d’âge. Parce que l’autre aurait tenu des paroles anti-françaises. C’est ce qu’elle nous a balancé. C’est pour des paroles comme ça, anti-françaises, qu’elle l’a étranglée. Quelles paroles ? Elle ne bougeait plus depuis deux siècles. Mais elle avait énervé l’autre. Celle qui est restée en vie. Elle était en vie, elle. Sans regret, sans aucun regret, sans peur…

Camille se tut. Son compagnon, le crâne rasé et la boucle d’oreille dans le lobe de l’oreille gauche, passa le joint à Camille et commença à préparer un autre. Apres avoir le léché pour coller le papier, il l’alluma à l’aide du briquet qui se trouvait à côté du cendrier déposé sur son ventre. Ensuite, il commença à fixer le bout incandescent de sa cigarette, en le faisant tourner – dans le cendrier déposé sur son ventre…

- Foutou métier, dit-il dans le tard.

Camille ne répondit pas.

En tournant la tête vers elle, André vit que sa compagne le fixe avec des yeux de folle[1].



[1] …Simple impression, simple illusion ? – Si tel était le cas, Camille allait prendre une autre gorgée de Poire Williams, suivie d’une nouvelle taffe. Après quoi, elle allait souffler la fumée vers le plafond… et ainsi de suite…

Partager cet article
Repost0